Ferme américaine.
Lorsqu'un étranger entre dans une chaumière de paysan français, il porte l'embarras, la gêne, le trouble même dans la maison: la mère de famille rougit, les enfants se cachent sous le tablier maternel, et le paysan tourne entre ses doigts son chapeau dans une posture timide et servile. A cet embarras qui se manifeste au dehors par un regard hébété se joint souvent cette obséquiosité qui fait souvent, et à tort, soupçonner la cupidité. Si la fatigue de la course, du voyage demande quelque nourriture et du repos, le paysan n'aura à vous offrir que son pain noir et une mauvaise chaise pour dormir. Entrez dans un log-house américain à toute heure du jour et de la nuit: vous vous trouvez en présence du père de famille qui vous tend la main, vous dit ces bonnes paroles: How do you do, vous invite à vous asseoir, vous offre une place à sa table et n'hésiterait pas à vous abandonner son lit, si la chambre hospitalière n'était un véritable dortoir de pension. Toutes ces choses sont dites et faites avec une simplicité, une aisance, une dignité de gestes qui vous font croire, quand le regard n'est pas fait à ce tableau, que vous vous trouvez dans la maison d'un citadin retiré par goût ou par caprice sous un toit champêtre. Au reste, tout est à l'unisson dans la famille: si vous acceptez le déjeuner, le dîner ou le thé du soir, la mère de famille, entourée de huit ou dix enfants, se place au bout de la table, sert le café ou le thé, en fait les honneurs avec une aisance que vous ne trouverez en France que chez la maîtresse de maison qui a l'habitude de recevoir du monde. Je dis aisance dans le geste, la pose du corps, car mari et femme parlent peu et sont sobres de ces mouvements saccadés, de cette agitation, de ces paroles dont on est si prodigue dans nos moeurs françaises. Toutefois, prenez garde. Si vous vous êtes assis au foyer du fermier anglais dans un des riches comtés d'Angleterre, n'invoquez pas vos souvenirs en jetant les yeux autour de vous: un inventaire des meubles et ustensiles de ménage troublerait un peu vos idées d'âge d'or au dix-neuvième siècle. Tout y est rustique, grossier, limité au plus strict nécessaire: le nécessaire y est même un peu réduit aux choses de la vie sauvage. L'abondance n'est qu'en une chose, mais elle y est large: c'est l'abondance sur la table. Du porc sous diverses formes, du poulet passé au beurre, du boeuf bouilli, le pain de maïs roussi au feu et tout fumant, du petits pains de froment de forme ronde (rolls), du lait froid ou de l'eau pour boisson à dîner, du café à déjeuner et du thé à souper, voilà le menu d'une table tennesséenne. Gare à votre estomac si vous n'avez pas l'habitude de dîner en courant: l'Américain mange vite et peu. L'heure des repas voit d'ailleurs ordinairement se succéder à table plusieurs séries de convives, tels que voyageurs attardés, voisins flâneurs, magistrats en voyage, gens venus pour traiter affaires, aides de ferme, enfants de la maison. Les mêmes assiettes, les mêmes verres, les mêmes fourchettes, le même lit, les mêmes draps deviennent des objets de jouissance communiste qui, de prime abord, blessent le regard aussi bien que la perspective d'un communisme plus général froisse nos idées et nos moeurs. Les livres classiques nous parlent beaucoup de l'hospitalité aux temps héroïques de l'antiquité: elle devait présenter en réalité ces images un peu grossières. Elle n'a pu d'ailleurs s'exercer en ces temps primitifs sous des formes plus généreuses, plus simples et plus cordiales. Nous avons vu le farmer du Tennessee dans la famille. Suivons-le dans ses rapports extérieurs avec les choses et les hommes. Trois grands intérêts absorbent la pensée, le sentiment, la volonté de l'Américain de l'ouest: le commerce, la justice, la religion. Quel est l'homme d'esprit qui a dit ou écrit qu'il n'y avait pas d'Américain qui n'eût vendu son cheval? Toutes choses, depuis le grain de maïs jusqu'au log-house qu'il a construit, au champ qu'il a défriché, aux arbres qu'il a plantés, en traversant par la pensée tout ce qui est visible et tangible, sont objet de commerce pour l'Américain. S'il ne peut vendre, il échange; au besoin, il troquerait son habit contre le vôtre pour le seul plaisir de trafiquer. Prenez garde, il est fait à toutes les roueries, à toutes les ruses du commerce: élevé au sérail, il en connaît les détours. On l'accuse de mauvaise foi: c'est une erreur. Dans sa conscience, la ruse, c'est de l'habileté; à vous de vous détendre ou d'être plus prévoyant et plus habile. Le gain pour l'Américain, c'est la constatation à ses propres veux de sa supériorité. La culture est négligée au Tennessee: pourquoi? Parce que ses produits sont lourds, d'un trop gros volume et par suite de difficile transport. Mais il fait des élèves en chevaux, mules, bêtes à cornes, porcs, qu'il pousse devant lui pour les conduire sur les bords du Mississipi, où il trouve un facile et avantageux écoulement. Hors de sa maison, le Tennesséen est toujours à cheval: l'enfant arrivé à l'âge de quinze ans a son cheval, qu'il achète avec le produit de son travail dans la maison paternelle ou de ses deniers au dehors. L'Amérique du Nord est trop riche en fleuves pour avoir songé à créer un bon système de routes. D'ailleurs, le Tennessee est un pays de montagnes: le mode de locomotion, c'est le cheval. Lorsque dans la vallée ou dans la forêt vous rencontrez le Tennesséen, il est toujours en selle. Est-il seul et en négligé, dites qu'il va préparer ou terminer un achat ou une vente. Est-il en habit, gilet et pantalon noirs avec éperon au talon de la botte? S'il est seul, il se rend au chef-lieu du comté pour remplir une des diverses fonctions de juryman (juré), constable, square, juge de paix, commissioner, que les institutions du pays imposent par l'élection à tout citoyen Entendez-vous au loin te bruit de chevaux renvoyé par l'écho de la montagne, approchez: vous vous trouvez en face d'une cavalcade composée de jeunes gens et de jeunes filles aux robes les plus fraîches et les plus variées en couleur, avec de grands chapeaux de forme anglaise, une pèlerine de mousseline sur la poitrine et les épaules. Où va cette troupe de cavaliers? A une fête patronale, à une noce, à des rendez-vous de plaisirs champêtres. Au Tennessee, que dis-je, dans tout l'ouest, dans toute l'Union les danses sur le gazon, les réunions nombreuses en plein air ou sous le chaume, les repas de noce au babil bruyant, les veillées coûteuses sous le toit de la grange, sont des distractions étrangères aux moeurs américaines, inconnues et qu'un repousserait comme profanes. Cette troupe grave et silencieuse se rend au preaching qui doit avoir lieu dans la forêt, sous le toit d'un log-house ou sous la voûte du ciel.
C'est principalement dans les cours de justice et dans les meetings religieux qu'il faut étudier l'Américain de l'ouest. J'assistais en septembre dernier à une séance de Circuit-court, à Lindon, chef-lieu de Perry-county. Un nègre était accusé d'homicide. Décrivons les lieux et dessinons au trait les personnages du drame. Au centre d'une ville riche de rues, vide de maisons, qui n'avait d'existence hier encore que sur le papier, et qui sera demain une ville de dix ou douze mille âmes, s'élevait une construction de bois qu'on aurait pu transformer en grange sans crainte de dommage. Cette maison, c'était la city-hall, la maison de ville, le palais de justice, le monument public de cette ville en germe. Dans l'intérieur se tenait, debout et découverte, la foule; une barrière fragile de bois la séparait de la partie qui était occupée par les jurés, le clerk de la cour et les avocats. Au delà et sur une estrade était assis sur une modeste chaise le juge président de la cour, sans cravate et un chapeau de paille sur la tête. L'attorney général, confondu avec les avocats et les jurés, était debout devant une mauvaise table de bois et portait la parole dans l'accusation. L'accusé était assis près de ce magistrat et sur le même banc, sans menottes aux mains, libre, sans gardes au dedans ni au dehors. Pendant le réquisitoire de l'attorney, les jurés, assis ou couchés sur des bancs, fumaient, chiquaient, crachaient et prenaient les postures les plus extravagantes. Quelques-uns quittaient leurs places pour aller boire un verre d'eau que renfermait une cruche qui servait de fontaine à la cour et au public. Certes, un pareil tableau était peu fait pour conquérir à la justice américaine et à ses formes extérieures un Français qui avait assisté aux séances solennelles de la cour de cassation, aux audiences des cours d'assises de notre France et aux plaidoiries anglaises à Westminster, sous la présidence d'un lord du parlement. Mais ici aussi, je ne devais pas m'arrêter aux surfaces: il fallait traverser par le regard intérieur les faits et les formes matérielles, pour aller saisir dans les cerveaux le travail de l'esprit. Que vis-je alors dans la foule? Des citoyens qui écoutaient attentivement, non pas seulement avec l'oreille, mais dans l'attitude d'hommes instruits des lois de leur pays et exercés au mécanisme de la législation. Les physionomies au banc des jurés étaient graves, et les regards baissés indiquaient un travail de pensée que rien ne venait distraire. Les débats terminés, le président, debout sur l'estrade, fit d'un ton grave et solennel le résumé impartial de l'accusation et de la défense. Les jurés sortirent, et sous l'ombre de la forêt voisine délibérèrent sur le sort de l'accusé. Le nègre, ce paria qu'on traite en Amérique comme une créature déchue, que dis-je, comme une chose, fut acquitté. Je courus à la prison, je la trouvai vide de son prisonnier. Mais à la situation du bâtiment, à l'étendue spacieuse de la cellule, aux ouvertures qui laissaient entrer l'air par pleines bouffées et le soleil par larges rayons, je compris que le peuple américain unissait à une grande intelligence des habitudes de douceur et d'humanité.
Il me restait à voir cette race anglo-saxonne dans une de ces manifestations morales qui disent le passé et l'avenir d'un peuple: je veux parler d'un meeting religieux. On le sait, le luthérianisme a enfanté des sectes sans nombre. Gênées dans leur développement en Europe, elles ont trouvé sur la terre américaine la liberté la plus complète. Anabaptistes, presbytériens, universalistes, épiscopaux, unitairiens, calvinistes, méthodistes, se mêlent sans se heurter, se séparent dans l'expression de leurs sentiments religieux sans que la sécurité publique et les rapports de la vie civile aient à souffrir de ce fractionnement. La tolérance n'est pas le fait d'un commandement législatif: elle est dans les coeurs, dans les esprits, dans les moeurs enfin de la nation. Chaque secte a ses ministres, ses églises, ses assemblées; l'État n'intervient en quoi que ce soit dans l'exercice de chacune de ces religions. Les forces de ces sectes en nombre, en intelligence, en richesses, ne se balancent pas dans chaque État. Dans la Pennsylvanie, c'est la secte des quakers qui est en majorité; le Maryland est en grande partie catholique. Le méthodisme a pénétré dans le sud, et dans le Tennessee il semble vouloir y conquérir la majorité. Qu'est-ce que la doctrine méthodiste? C'est l'intervention directe de l'Esprit saint à l'aide de la prière et du prêche. La foi, abstraction des oeuvres, voilà la condition du salut. La GRACE se révèle par des illuminations subites, des transes, des extases, et n'existe point sans elles.
Sa formule par cris est celle-ci: My soul happy (Mon coeur est heureux). C'est l'illuminisme, le mysticisme sous certaines formes et sous la condition de certaines disciplines à suivre.
Tuilerie américaine.
Camp-meeting religieux au Tennessee.