Jeune fille de la campagne au meeting.

Tel est le dogme du méthodisme. Sa morale, elle est sévère et sombre. Elle interdit les distractions du monde et ses exigences. Ainsi, nul de ces plaisirs que donnent les réunions des deux sexes, point de danse au bruit d'une musique champêtre; nulle de ces joies qu'une naissance, qu'une noce, qu'une fête de famille appellent au foyer domestique. Chaque intérieur de famille devient un couvent d'où la femme ne sort que pour se rendre aux preachings. Mais à quoi bon une exposition, qui semble viser à la science théologique? suivez moi, lecteur, à un camp-meeting.

C'était le 29 septembre 1850, par une de ces splendides matinées que le ciel, le soleil et le paysage américain prodiguent au voyageur sous le 36e degré de latitude. J'étais accompagné de mes deux fils et de M. de Lobe, jeune Français qui applique au Tennessee ce qu'il a de science à l'agriculture et à l'industrie, de bonté et de dignité à faire aimer et respecter le nom de la France. Un Américain nous servait de guide dans ce labyrinthe de forêts à traverser pour arriver au duck river. Montés sur de jeunes et bons chevaux du Tennessee, nous parlions, non sans une émotion secrète, de la patrie absente, lorsqu'après trois heures de marche nous vîmes s'ouvrir devant nous, du haut d'un mamelon, une large vallée pleine de lumière et d'ombre, de mouvement et de bruit: nous étions arrivés au camp-meeting. Le paysage, par la grandeur sévère des lignes et des formes, la majesté des arbres, répondait à la solennité du but. Au premier plan, on voyait attachés à chaque arbre de la forêt des groupes de chevaux demandant un abri à l'ombre du feuillage; le wagon américain aux larges flancs attirait le regard par sa tenture de toile blanche, qui tranchait dans ce milieu d'ombre et de verdure. Par les sentiers étroits de la montagne descendaient gravement et lentement ces familles nombreuses, représentées par des vieillards, de jeunes hommes, de blanches filles, des mères allaitant leurs nourrissons au balancement de leur monture: le jeune garçon y avait sa place, et se faisait grave pour être à l'unisson de la caravane. Au loin, et au penchant d'une colline, dans une clairière de la forêt largement ouverte, on remarquait une masse de constructions en bois, qu'une sorte de pensée architecturale avait ordonnées en des lignes droites et parallèles: c'était les log-houses, les uns fermés, les autres ouverts, que la piété et les nécessités d'une grande assemblée religieuse devaient transformer, celui-ci en temple, ceux-là en salles à manger et en dortoirs. De grands feux, alimentés par des troncs entiers d'arbres, disputaient au soleil son éclat et faisaient bouillonner de vastes marmites, objet pour les uns de convoitise, et pour les autres espoir d'appétits aiguisés par une longue course. En arriére et sur des bancs sans abri contre les ardeurs du soleil, étaient parquées les familles de la race noire. Il était deux heures: c'était l'heure du prêche. Sous un vaste hangar ouvert de tous côtés pour la circulation et fermé au levant par une estrade, vinrent s'asseoir des groupes de jeunes filles et de femmes de tout âge. A l'élégance de leurs vêtements, à leur démarche aisée, à leurs manières faciles, vous auriez pu vous croire dans un salon français en plein air. Derrière, mais sans mélange, et sur les côtés, les hommes se massaient pour entendre la voix des prêcheurs. Sur tous les bancs, au dedans, au dehors, partout régnait le plus grand silence. Trois ministres du culte méthodiste, en habits et pantalons noirs, montèrent sur l'estrade. L'un d'eux prit dans la Bible un texte qu'il expliqua et développa à la foule attentive. Sa voix était vibrante, mais sans onction. J'entendis quelques soupirs et quelques cris isolés qui vinrent interrompre le prêcheur. Bientôt après succédèrent au prêche les chants religieux au rhythme lent et monotone; à certains intervalles, la foule fléchissait le genou et un nouveau ministre disait à haute voix une prière. Cependant le soleil descendait à l'horizon: un demi-jour se faisait dans la vallée. A un signal donné, l'assemblée s'agita, la foule fut debout, et deux processions, l'une d'hommes, l'autre de femmes, se dirigèrent vers deux points apposés de la montagne, pour demander à une solitude plus profonde les inspirations et les extases. J'ai suivi la procession des hommes; je les ai vus s'agenouiller, courber leur front dans les hautes herbes, tressaillant sous la parole forte et accentuée du prêcheur; cette parole allait remuer des regrets, des désirs, des espérances, car j'entendis bientôt des soupirs, des sanglots s'échapper de ces larges poitrines. La scène se passait dans un ravin de la montagne, aux pentes riches de la plus belle végétation. Qui, en cet instant, aurait pu se défendre d'une émotion profondément religieuse? J aurais défié, toutes les sectes de la terre de ne pas entrer en communion de reconnaissance et d'amour pour Dieu sous ce beau ciel et en présence d'une nature, qui disait si haut sa puissance et sa bonté. Mais hélas! ces sentiments devaient peu durer, et à l'émotion religieuse devaient bientôt succéder la tristesse, la fatigue et la révolte de l'esprit. La nuit était descendue sur la forêt: les feux seuls éclairaient le paysage de reflets rougeâtres et fantastiques. Le vaste hangar-temple fut éclairé par de minces chandelles, qui jetaient une lumière triste et blafarde fur l'assemblée. La foule vint occuper ses premières positions; les prêches et les chants recommencèrent. Mais soit que le pèlerinage à la montagne eût exalté les coeurs et les esprits, soit que la parole du ministre s'épanchât plus abondante et plus vive, la scène de la nuit revêtit un caractère profondément lugubre. Les bancs se dégarnirent, et dans les intervalles, sur une terre humide et froide, se roulaient des jeunes filles le sein découvert et les cheveux épars. Une d'elles, à genoux, levait les yeux au ciel, et en des rires convulsifs semblait indiquer, par son regard fixe et illuminé, qu'elle avait pénétré au séjour désiré et rêvé. Les unes sanglotaient et jetaient par saccades des cris de désespoir qui eussent fait trembler d'effroi le voyageur égaré dans la forêt. La joie chez quelques autres s'exprimait par sauts, par bonds répétés, grotesques, semblables à la danse des fous. Ici des cris de plaisir et d'extase; là, des hurlements de misère et de terreur. Cette jeune fille qui lève les bras au ciel, se tord en convulsions sur les genoux de sa mère, qui semble heureuse de cet état. Et quelle pitié n'ai-je pas ressentie pour cette femme aux cheveux blancs qui, s'adressant à la foule dans l'attitude d'une sibylle, criait à ses oreilles de s'amender, de se repentir, de professer religion! Et comme si cette scène dût présenter le mélange du lugubre et du burlesque, on voyait à quelques pas du hangar la foule des noirs s'agiter, danser, crier, imiter enfin, mais avec l'exagération du sang africain, les contorsions et les frénésies de ses maîtres. La nuit ne fut plus pour nos esprits qu'un long cauchemar!

Il était deux heures après minuit: les chants et les cris, les soupirs et les hurlements avaient cessé; les feux s'éteignaient. Quelques hommes erraient autour des log-houses, et sous le hangar gisaient, mais immobiles, ces corps frêles de jeunes filles que la fatigue et le sommeil avaient saisies au milieu des convulsions. J'attendais le jour avec une sorte d'impatience fiévreuse. Enfin, les cimes des arbres s'éclairèrent, le bruit se fit autour de nous, et peu d'instants après on voyait se diriger vers les foyers pour s'y réchauffer toutes ces pauvres créatures à la marche chancelante, aux visages pâles, et aux regards éteints et fatigués. Le camp-meeting devait se prolonger avec toutes ses péripéties pendant huit jours. Je rejoignis mes compagnons de voyage et nous partîmes. Qu'avais-je donc de plus à apprendre du méthodisme pour le juger? Un culte qui donne tantôt une folle jactance et tantôt un morne désespoir, qui ébranle les imaginations par les terreurs les plus sombres, surexcite les organisations frêles et produit souvent une exaltation qui ne peut être pure ni en sa source ni en ses effets, n'est point un culte que la raison puisse admettre. Mais tout est-il faux dans cette doctrine, et ne pourrait-on en dégager un principe saint et vrai? Le méthodisme n'est point une secte nouvelle: au fond c'est le calvinisme, qui ne croit au salut qu'à l'aide de la grâce, abstraction des oeuvres. Mais la question de la grâce en théologie, comme celle du libre arbitre en philosophie, est un de ces problèmes qui furent toujours le tourment et recueil de la curiosité humaine. Quoi qu'on fasse, l'homme ne peut se passer de Dieu et de la grâce: l'appeler par la foi et la prière est un besoin. Seulement cette doctrine fait trop bon marché du principe de la liberté humaine; c'est là sa faiblesse. Etudiez, les diverses doctrines des sectes religieuses et des philosophies: chez les unes et chez les autres, l'esprit d'erreur a exagéré l'un des principes au préjudice de l'autre. La philosophie attribue à l'homme l'entière et libre faculté de choisir entre le bien et le mal: les sectes luthériennes accordent tout à la grâce et à l'inspiration; la première cède trop à l'orgueil et égare; les autres ruinent dans l'homme le ressort moral en dispensant de tout effort. La doctrine catholique est la seule qui se maintienne entre les opinions extrêmes. Elle refuse d'abolir la liberté humaine, tout en maintenant l'intervention divine, la grâce dans nos sentiments et nos déterminations. Grâce et liberté dans les actes humains, voilà sa noble et pure doctrine.

J'ai suivi l'Américain du sud-ouest dans sa vie intime et extérieure. Peut-on dégager du présent l'avenir, et lire dans ses moeurs et ses tendances la destinée de ce peuple? La philosophie de l'histoire fait à chacun des peuples anciens et modernes sa part dans le grand travail de l'humanité. De toutes les nations qui ont pris part à l'oeuvre progressive accomplie jusqu'à ce jour, il n'en est pas une, d'après sa doctrine, qui ne se distingue par un caractère bien tranché, par un mode d'activité, propre à elle, signe de sa tâche spéciale dans le travail commun. L'industrie et le commerce ont fait fleurir la Phénicie. La conservation des traditions anciennes a été la mission du peuple juif; Athènes a brillé par ses beaux arts et sa littérature; Sparte, par son activité guerrière; Rome a vécu tout entière dans une seule pensée, la conquête du monde. Chaque peuple des temps modernes serait aussi appelé par la Providence à remplir une fonction particulière et y puiserait les éléments de son activité nationale. On peut combattre cette thèse dans en ce qu'elle a de trop général. Mais pour le voyageur qui a parcouru l'Amérique du nord, la mission providentielle de la race anglo-saxonne parait écrite en lettres intelligibles à la poupe de ses vaisseaux, au front de ses villes et sur les vastes terrains de ses défrichements. Lors de la déclaration de l'indépendance en 1776, l'Amérique avait une population de 4 millions, resserrée entre les Alleghanys et l'Océan; aujourd'hui sa population est de 28 millions, et du lac Michigan au golfe du Mexique, les contrées voisines du Mississipi sont occupées par une armée de défricheurs. Quelques éléments étrangers ont pénétré, il est vrai, dans cette armée par l'émigration; mais la masse est anglo-saxonne. Quelle est sa mission providentielle? Conquérir par le travail, le commerce, l'industrie, ce vaste espace qui des montagnes Rocheuses s'étend au Mississipi. Dieu n'a pas voulu que ces immenses plaines grasses et fécondes fussent toujours le domaine du sauvage et du buffle. Le travail et le commerce, voilà les puissants instruments qu'il a mis aux mains de cette forte race. Mais ne défricherait-elle les forêts avec la cognée que pour vivre de maïs comme jadis le sauvage vivait de chasse? Ne transformerait-elle le monde extérieur que pour satisfaire ses appétits matériels? Ne parcourrait-elle le monde que pour trafiquer et s'enrichir? Ne le croyez pas; allez au delà des surfaces, sondez les âmes, et vous y verrez dominer de nobles sentiments et de fortes croyances religieuses. Sous quelle latitude, dans les temps anciens et modernes, vit-on un peuple entourer la femme de plus de protection et de plus de respect? Chez quelle nation vit-on la religion pénétrer plus profondément dans tous les actes du corps social? Un peuple qui marche dans la vie avec cette double force ne peut ni s'arrêter ni s'amoindrir: l'espace et l'avenir lui appartiennent.
G. Faure Beaulieu.

Monsieur Abraham.

Nous avons reçu, à propos de notre article sur Saumur (Lettres sur la France, t. XVI, p. 374), la réclamation qu'on va lire. Nous l'avons prise tout d'abord pour l'essai satirique de quelque bel esprit de province, qui, sous une forme et une signature apocryphes, s'était proposé le but et le petit plaisir d'enchérir sur les innocentes plaisanteries contenues dans notre article à l'adresse de quelques ridicules locaux, de quelques travers bourgeois dont la cité de Saumur n'est sans doute pas plus exempte qu'aucune ville du monde.

Nous ne désignions personne, par la raison péremptoire que nous n'avions en vue personne. Le modèle vivant eût posé sous nos yeux, l'archétype de ces millionnaires économes et infatigables, qui, après avoir toute leur vie su gagner de l'argent, et beaucoup d'argent, ne savent comment le dépenser (c'est tout simple: on ne peut tout apprendre et tout faire; à chacun son rôle en ce monde), le prototype, disons-nous, de ces estimables Crésus se fut offert à nos pinceaux plus qu'anodins--on nous rendra, nous l'espérons, cette justice--nous eût donné sa tête à peindre--que, Adèle à notre respect des convenances et à notre haine de toute personnalité, nous ne l'eussions point signalée à l'hilarité publique.

Cependant ce M. Abraham, qui parait prendre pour lui la portraiture, nous a honoré de l'épître que nous transcrivons ci-après. Avant de l'insérer, nous avons dû aller aux renseignements pour nous convaincre que ce digne fils de Jacob n'est point un mythe, et qu'en publiant sa missive nous ne serions point la victime de ce que nos voisins britanniques appellent un hoax ou un puff, et que nous nommons, nous, en langage vulgaire, une facétie ou un canard. Nous étions fondé, comme on s'en convaincra, à craindre une plaisanterie, à redouter quelque serpent mystificateur sous les fleurs de cette rhétorique mercantile et passablement furieuse.