Il n'en est rien: le télégraphe électrique, que nous avons fait manoeuvrer à cette occasion, nous apprend que la chose est tout à fait sérieuse; que monsieur Abraham existe réellement, qu'il est vivant, qu'il a de beaux écus sonnants, qu'il possède un hôtel, ainsi que lui-même prend soin de nous en informer. Cette heureuse assurance, en coupant court à toutes nos appréhensions, nous permet de publier, avec une joie que nous sommes certain de faire partager à la grande masse de nos lecteurs, la lettre de monsieur Abraham: c'eût été, en effet, dommage de la confisquer. C'est une pièce unique dont nous eussions été désespéré de frustrer les historiens de l'avenir.
Mais laissons la parole à M. Abraham; nous la demanderons après lui:
«Saumur, 15 décembre 1850. «Monsieur,
«Tous les amis de l'ordre, de la propriété et de la famille, c'est-à-dire l'immense majorité des habitants de Saumur, ont lu avec autant de surprise que d'indignation le tableau déprédateur et faux que vous faites de cette cité. Je vous invite à rectifier dans le prochain numéro de l'Illustration les graves inexactitudes que vous avez insérées dans votre récit, et qui sont attentatoires à l'honneur, et plus encore aux intérêts d'une population respectable.
«D'abord, et c'est ce qui doit nous tenir le plus au coeur, vous prétendez qu'à Saumur les ouvriers sont réactionnaires, et que le moyen et petit commerce est imbu des doctrines républicaines.
«Vous saurez; Monsieur, qu'il n'existe à Saumur, surtout dans l'honorable profession du commerce, aucun habitant honnête disposé à souffrir qu'un lui donne ce nom si compromis de républicain.
«Les commerçants de Saumur, dans tous les degrés de l'échelle, sont restés dévoués à cette noble et sage politique qui a procuré à la France, pendant dix-huit ans, tant du prospérités réelles et profitables, sérieuses et morales.
«Il y a bien quelques maisons respectables attachées à des souvenirs plus anciens; mais de républicains, il n'y en a point.
«Il n'y a personne qui oserait l'avouer, si ce n'est peut-être quelques pauvres diables en bien petit nombre, ou quelques garnements sans fortune dans la classe des derniers ouvriers ou des derniers boutiquiers.--A Saumur, comme ailleurs, si quelqu'un est connu pour républicain, soyez sûr que c'est un homme taré, sans patrimoine et sans considération.
«Ce n'est pas, du reste, que nous fassions beaucoup de cas de la politique, comme de toutes les choses d'imagination. Nous savons ce qu'en vaut l'aune au point de vue de la prospérité publique et du bien-être particulier. Nous savons parfaitement peser les hommes et les choses dans la balance du bon sens et des intérêts positifs. Nous apprécions très-bien ce que peuvent coûter au commerce et à l'industrie les terroristes de 93 et les imbéciles de 1848.--Nous mettons au-dessous de toute espèce de cours ces affreux petits montagnards rouges, et aussi les montagnards blancs, qui soulèveraient trop de résistances dans les classes du peuple, et qui d'ailleurs voudraient un jour peser sur nous-mêmes. Enfin, nous appartenons corps et âme, tête et bourse, aux hommes d'État habiles et influents qui se sont coalisés pour rendre à la France, quand il en sera temps, le bonheur intérieur et la prospérité financière que lui avait donnés le Napoléon de la paix.