«Voilà, Monsieur, la politique dont les Saumurois font hautement profession, car c'est celle qui doit réussir infailliblement.
«Quant à vos critiques sur nos richesses et sur l'emploi que nous en faisons ou que nous n'en faisons pas, nous n'avons qu'un mot à répondre aux folliculaires qui les prendraient pour textes de leurs plaisanteries prétentieuses et impertinentes: c'est que nous payons comptant; que nos moyens nous permettent de vivre comme nous le voulons; que nous n'avons pas besoin de gagner notre pain en dansant sur la corde roide du journalisme, et que nous resterons les maîtres, parce que la société est renfermée dans nos portefeuilles, moins les écrivains qui voudraient bien y tenir place.
«Recevez, Monsieur, les salutations très-humbles d'un bourgeois de Saumur, qui a eu la simplicité de quatrupler une fortune que son père avait déjà doublée, et qui serait loué et célébré par les hommes de plume s'il voulait les admettre dans son HÔTEL.
«Abraham, «ancien négociant.»
Permettez-Nous d'abord, ô monsieur Abraham, de parer le trait assassin qui termine votre missive. Nous savons fort bien que le temps est passé où les gens opulents comme vous honoraient et accueillaient les gens de lettres. Ils vous célébreraient, dites-vous, si vous les admettiez dans votre HÔTEL. Je ne le crois pas trop; mais qu'à cela ne tienne! N'ayez crainte, monsieur Abraham: nous vous célébrerons bien sans cela!
Oui, monsieur Abraham, nous espérons vous rendre célèbre en Israël et nous y tâcherons. Car enfin il n'est point séant qu'un homme de votre mérite et de vos revenus soit aussi ignoré à dix pas de chez lui qu'un garnement SANS FORTUNE, et nous ne nous pardonnons pas le doute irrévérencieux que nous avons pu concevoir un instant sur votre existence. Nous en sommes confus: là, vrai, monsieur Abraham, cela nous fait une peine et une humiliation que nous ne saurions vous dire!
Garnement sans fortune!... Savez-vous bien, monsieur Abraham, que vous avez dit là un mot sublime, et que vous êtes poète comique sans le savoir? Croyez-moi, le sans dot! de ce croquant de Molière qui n'avait pas trente mille livres à entasser bon an, mal an, ne vaut pas votre: Sans fortune!--Sans fortune! cela est beau; c'est foudroyant; comme cela vous terrasse ces garnements qui souffrent la faim et la soif! Sans fortune! Je m'y connais et je vous dis, moi, que ce mot est le fin du fin. A Sans fortune!, il n'y a rien à répliquer. Après Sans fortune!, il faut tirer l'échelle Sans fortune! est comique et tragique à la fois. Il dépasse de trente-six piles d'écus le Sans dot! et le Qu'il mourut! de Corneille.
Cette vocation dramatique vous vient sans doute du temps où vous figuriez si agréablement, auprès du marquis de Moncade et de l'oncle Mathieu, dans;'agréable ouvrage de d'Allainval, un garnement qui avait aussi son mérite, mais qui mourut à l'hôpital d'épuisement et de misère, en vrai garnement qu'il était.
Cette circonstance, non moins que le vis comica qui apparaît dans vos écrits, nous porte à regretter bien vivement pour l'art que la fortune, trop prodigue de ses largesses envers vous, vous dispense, selon l'aimable métaphore que nous vous empruntons, de gagner votre pain en dansant sur la corde roide du journalisme. Tudieu! monsieur Abraham, que nous eussions aimé vous voir, le blanc d'Espagne à la semelle et le balancier en main, danser sur cette corde roide! Et que la fortune est aveugle et inepte de refuser ses faveurs à des garnements qu'accommoderaient si bien une grande existence, un vaste portefeuille et un splendide hôtel, tandis qu'elle vous accable, vous un homme né pour l'emploi des premiers danseurs!
Ne nous en plaignons pas pourtant, folliculaires et pauvres diables que nous sommes, car m'est avis que la fortune nous a ôté en vous un rude concurrent, si elle nous privé d'un modèle, et il est hors de doute que si l'astre contraire, aidant votre génie naissant, vous eût conduit sur la corde, il ne nous fût resté à tous d'autre ressource que de l'abandonner pour le commerce des chapelets ou des fruits secs, à cette fin de quatrupler une fortune que malheureusement nos pères, pour la plupart, n'ont pas eu, comme le vôtre, précaution de doubler.