Tous les Abrahams ne sont pas, pour le dire en passant, d'entrailles ni d'humeur si paternelles, témoin celui du sacrifice. Le Seigneur, qui sait son monde et se connaît en Abrahams, se garda bien de lui demander ses écus. Il n'eut pas cette indiscrétion. Il se borna à le prier de lui offrir son fils; ce à quoi le vénérable patriarche, qui plus tard envoya son autre fils Ismaël, avec sa femme Atar, mourir dans le désert, acquiesça... facilement. Vous n'êtes pas, monsieur j'aime à le croire du moins, de ces Abrahams-là. Continuez donc à quatrupler vos richesses de père en fils. Permettez-moi seulement de vous faire remarquer qu'on dit: quadrupler, et pardonnez-moi cette misérable chicane; vous le pouvez, fort de l'avantage certain que vous avez sur nous: car, si nous savons le mot, vous savez bien mieux la chose.
C'est là le point. Au reste, foin de l'orthographe! C'est imagination toute pure, et vous savez ce qu'en vaut l'aune. L'essentiel est de ne pas prendre trois pour quatre, et réciproquement. Voltaire, un homme de plume, qui n'était rien moins qu'un garnement, et qui savait fort bien compter, nous apprend qu'on peut écrire dû votre dû, de trois manières: dû, deu ou deub, de debere; comme quatrupler, de quater. L'important est de faire centrer exactement son dû, deu ou deub; et c'est à quoi, monsieur Abraham,--ou Buffon a menti, et le style n'est pas l'homme--vous n'avez garde de manquer.
Pour ce qui est de la politique, monsieur Abraham, nous approuvons les choses fort sensées que vous dites; et, pour ne pas savoir si bien que vous ce qu'en vaut l'aune, croyez-le, nous n'aimons-pas plus que vous à nous en occuper. Vous nous apprenez qu'il n'y a à Saumur que de pauvres diables, de malheureux boutiquiers, de misérables ouvriers, attachés à la république, c'est-à-dire au gouvernement établi. Le Dieu de la Bible nous garde, monsieur Abraham, de vouloir vous contredire ou vous contrister pour si peu. Permettez-nous pourtant de vous faire observer que le propos nous semble un peu séditieux, dans la bouche surtout ou sous la plume d'un homme aussi intéressé que vous paraissez l'être à la stabilité et au maintien de l'ordre. Il y a à Saumur un magistrat qui se nomme procureur de la République. Ce fonctionnaire se trouve, s'il faut vous en croire, dans une fort laide position: il vit au milieu d'une population toute d'ennemis et de rebelles. Son sort est digne de pitié et son poste peu enviable. Le pauvre homme! Mais c'est son affaire et non la nôtre. Laissons-le, et, avec lui, la politique. J'y acquiesce de grand coeur et répare volontiers, trop heureux si je puis désarmer à ce prix votre ire, monsieur Abraham, l'outrage que j'ai fait involontairement à la ville de Saumur en avançant qu'il s'y rencontre des citoyens amis de l'ordre, de la paix et désireux de conserver les institutions existantes.
Vous nous annoncez plus loin, monsieur Abraham, que vous logez la société française dans votre portefeuille. Je n'irai point cette fois encore à rencontre; mais convenez que, si vous êtes à l'aise, voilà une société qui n'en peut dire autant, et que, si elle étouffe, il ne faudrait pas pour cela la trop malmener, la pauvrette, ni l'accuser de terrorisme. Est-ce bien sa faute, l'innocente, si, strangulée dans l'étau de cuir où vous la tenez comprimée, elle laisse de temps en temps échapper un cri de détresse?--Pour ce qui est des écrivains que vous excluez, comme Platon, de votre république--pardon!--de votre royaume de basane, et qui voudraient bien s'y fourrer, dites-vous (pourquoi faire?) ma foi, monsieur Abraham, voilà de la jovialité ou je cesse de m'y connaître. Vous êtes un malin et un facétieux, et vous entendez mieux la fine plaisanterie qu'on ne jugerait tout d'abord. Ces pauvres écrivains qui raillent les anciens négociants en pommes sèches et en pruneaux, comme les voilà châtiés de leur impertinence! Ils voudraient bien entrer chez M. Abraham, les malheureux, les funambules! Qui sait? on leur offrirait peut être un verre d'eau sucrée ou quelque autre douceur, avec la jouissance de la conversation de monsieur Abraham ou de l'oncle Mathieu. Mais que nenni, mes beaux discours de fariboles!--Apprenez, s'il vous plaît que M. Abraham n'est point des gens dont on se gausse; que ce n'est point pour vous que lève la brioche et que les chandelles s'allument.--Ah! ah! mes garnements, vous voilà tout penauds!--Vous en vouliez tâter, mes meurt-de-faim, mes drôles, à d'autres!--Sachez aussi que M. Abraham vous met non-seulement hors son hôtel, mais hors la société et la loi, c'est-à-dire hors son portefeuille, où il paraît que l'une a élu domicile. Beau logement garni, et grand bien lui fasse! Puisse-t-elle y goûter du moins le sort du rat dans son fromage de Hollande!
Et à propos de rats, monsieur Abraham, comme je vous veux infiniment de bien, permettez moi de vous redire une petite historiette que l'on m'a contée l'autre jour.--Il y avait un homme très-riche comme vous, qui avait comme vous un très-gros portefeuille et beaucoup de billets de banque. S'il y logeait la société, je l'ignore; c'est un détail dont on a omis de m'instruire. Comme il avait grand'peur d'être volé et que son imagination frappée ne lui représentait qu'écrivains et larrons, il pratiqua un trou sous une boiserie et y inséra son trésor. Il ne fut pas volé en effet. Seulement, lorsque peu après il y voulut, par aventure, ajouter quelques banknotes, quelques jolis bons du trésor, il n'en trouva que les débris. Les rats le lui avaient mangé. C'étaient probablement des rats de bibliothèque, des rats savants --et journalistes.
Défiez-vous des rats monsieur Abraham; ce sont des animaux fort subversifs. Je les soupçonne beaucoup d'être républicains, en leur qualité d'affamés. Et puis n'est-ce pas d'eux qu'accouchent les montagnes en travail d'enfant, ces montagnes qui vous inspirent tant d'effroi?
Défiez-vous-en!--Là-dessus nous vous prions, monsieur Abraham, d'agréer nos remercîments bien sincères pour le ton exquis et la parfaite aménité de votre style épistolaire. Présentez nos respects à madame Abraham, ainsi qu'à M. le marquis de Moncade--sans oublier l'oncle Mathieu.
Votre très-humble servante,
L'Illustration.
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