Felix Mornand.

P S. Ce n'est pas tout: voici une terrible affaire. Saisissons les mouchettes. Un lampion du cru, nommé M. Godet,--un jeune lumignon de la plus brillante espérance,--nous a lancé une flammèche. Que pouvons-nous bien dire à un quinquet qui fume? Si nous l'avons bien compris, il insinue délicatement, avec toutes sortes d'ambages--crainte de Dieu et des sergents--que le signataire des articles: Paris à Nantes, pourrait bien être un échappé de Fontevrault. Il n'y a, en effet, qu'un réclusionnaire qui puisse médire de Saumur.

Cela va de suif. Mais nous avions beaucoup mieux à faire qu'à donner au public une réédition de la grande querelle de Piron et des Beaunois. L'auteur de la Métromanie est mort, mais certains Beaunois lui ont survécu à Saumur. Renvoyons donc M. Godet à ses huiles et à ses méches. C'est tout ce que l'Illustration peut faire pour lui en raison de son éloquence grésillante et de son article--des six. Elle aime les rieurs, et non pas les bobèches. Nous mettons l'abat-jour sur M. Godet: que l'éteignoir lui soit léger!

--Faute d'oser souffler, dira M. Godet; et il aura bien raison.

Adrien Perlet.

Hier les amis de Perlet l'ont conduit à sa dernière demeure, et j'ai prononcé quelques paroles sur sa cendre. Aujourd'hui je vais encore parler du vieil ami que je pleure; si je l'eusse devancé dans la tombe, il aurait, je n'en doute pas, consacré quelques lignes à ma mémoire. C'est à moi de remplir ce triste devoir du survivant.

Adrien Perlet est né à Marseille le 28 janvier 1793 Son père avait été cornélien et directeur de spectacle dans la province; il avait joué aussi à Paris, où il s'était fixé plus tard comme correspondant de théâtre. Les enfants sont imitateurs, surtout ceux qu'une irrésistible vocation entraîne plus tard vers la scène, et dès son plus jeune âge Perlet manifesta ce penchant à copier, à reproduire tout ce qui le frappait. Il aimait les cérémonies religieuses, et toutes les fois qu'il avait entendu un sermon, il ne manquait pas, à son retour, de contrefaire, devant un muet auditoire de chaises, l'organe et les gestes du prédicateur qu'il avait attentivement écouté. Il se plaisait aussi à faire mouvoir des pantins; les paroles qu'il leur prêtait lui arrachaient d'abondantes larmes, qu'il essuyait en portant à ses yeux les acteurs mêmes dont il venait d'improviser les rôles. Au sortir du collège, il voulut être médecin; mais le démon du théâtre l'emporta. Il fut entendu au Conservatoire impérial de musique et de déclamation le 15 novembre 1810: j'assistais à cet examen, et le souvenir m'en est bien présent. Le comité, présidé par M. Sarrette, notre bon et paternel directeur, était composé de Talma, de Fleury, de Baptiste aîné et de Lafont. C'était là un auditoire plus imposant que celui devant lequel le jeune Perlet avait jadis récité ses essais de prédication. Perlet répéta la première scène du Légataire avec la folle gaieté qu'il avait à quinze ans, et qu'il communiqua bientôt à toute l'assemblée. Élèves, professeurs, directeur, secrétaire, tout le monde riait à gorge déployée. Il n'est pas besoin de dire que Perlet fut admis à l'unanimité et par acclamation. Autrefois l'emploi des Crispins s'appelait aussi l'emploi des Poissons, du nom de celui qui l'avait créé, et des deux célèbres héritiers de son nom et de son talent. En sortant du Conservatoire, Fleury, enchanté, écrivit quelques mots au père de Perlet. Ou sait que Fleury avait tout à la fois les manières et l'orthographe d'un marquis: je veux parler des marquis de l'ancien régime; plus tard l'égalité des droits a dû amener celle de l'orthographe. Le billet de Fleury était ainsi conçu: «Ton fils a beaucoup de dispositions; je crois qu'il jouera très-bien les Poisons.» Une lettre de moins n'ôtait rien à l'autorité d'un tel suffrage, et le père du jeune Adrien put pressentir déjà l'avenir de son fils.

A cette époque, je l'ai dit, Perlet avait quinze ans: son front bombé, ses yeux vifs et renfoncés, sa maigreur, son flegme, ses vêlements sous lesquels il avait grandi et qui n'avaient point grandi comme lui, tout cela formait un ensemble bizarre et plaisant qu'on ne pouvait regarder sans éclater de rire. Son humeur était très-gaie, un peu moqueuse, et le sang-froid avec lequel il lançait ses plaisanteries les rendait plus piquantes encore. J'étais au Conservatoire depuis quelques mois lorsqu'il y fut admis, et nous nous liâmes d'une très-vive amitié. Lafont était mon professeur, Baptiste aîné le sien. Talma avait un élève, nommé Raimond, dont il faisait un cas extrême et qui eût sans doute acquis une grande réputation dans les premiers rôles de la tragédie ou de la comédie: car il étudiait ces deux genres avec un succès à peu près égal. Il devint notre ami; nous ne nous quittions presque pas, et l'on nous appelait les trois inséparables, Raimond mourut en 1815; mais, quand je me trouvais avec. Perlet, il revivait dans nos entretiens et se mêlait à tous nos souvenirs.

Les brillantes dispositions de Perlet se développèrent avec rapidité: il obtint, en 1811, le second prix de comédie; c'était un élève tout à fait hors ligne et qui promettait un comédien du premier ordre. Sa voix avait acquis beaucoup d'étendue; il avait certaines notes dont la gravité surprenait Talma: «Avec cette voix, lui disait-il, vous joueriez bien la tragédie, si vous n'aviez pas une figure si comique.» Il y eut cette année-là au Conservatoire des exercices publics, qui se composaient de scènes de tragédie, de comédie, de grand opéra et d'opéra comique. Ces représentations, données dans le jour, attiraient la haute société de cette époque. Le talent de Perlet en était un des attraits les plus piquants: là brillaient Ponchard, Levasseur, mademoiselle Callaut, qui fui depuis madame Ponchard, et mademoiselle Palar, qui devint madame Rigault. Notre ami Raimond était aussi l'un des héros de ces fêtes, dramatiques, qui étaient pour Perlet de véritables triomphes, le public le traitait en enfant gâté, et dès qu'on l'apercevait ou qu'on entendait le son de sa voix, l'hilarité et les applaudissements éclataient dans toute la salle.

J'avais un an de plus que lui, et la conscription, qui alors n'épargnait presque personne, allait m'enlever à mes études théâtrales. On espérait qu'un premier prix me ferait exempter du servie militaire, mais la supériorité de Perlet était si bien reconnue, qu'à côté de lui je ne pouvais aspirer qu'au second. C'était en 1812. Perlet se retira du concours pour n'y reparaître que l'année suivante. Malheureusement sa générosité n'eut pas le résultat qu'il en attendait: j'obtins le premier prix; mais je ne fus pas exempté, et j'allais partir pour l'armée, lorsque l'empereur lança de Moscou le fameux décret qui est devenu la loi suprême du Théâtre-Français. Ce décret instituait un pensionnat de déclamation semblable au pensionnat de chant déjà établi. C'est ce qui me préserva de la gloire militaire, alors si redoutable. Il est probable que j'ai dû la vie au décret de Moscou; plus tard il a protégé mes intérêts et ma position. J'ai donc eu raison de le défendre comme je l'ai fait en plusieurs occasions; je le devais, ne fût-ce que par reconnaissance. J'entrai au pensionnat avec Perlet et Raimond, et là nous vécûmes de la vie la plus insouciante et la plus gaie.