Il y avait cependant chez Perlet des moments, rares il est vrai, où cette gaieté se voilait sous des commencements de souffrance. C'étaient les premières atteintes de la maladie opiniâtre qui ne le quitta jamais. Nous avions le tort de nous moquer de ses plaintes et de le traiter de malade imaginaire. Nous sommes trop punis aujourd'hui de cette incrédulité railleuse.

Il y a dans la jeunesse de Perlet quelques traits plaisants dont on pourrait égayer sa biographie. Si je n'écrivais pas cette notice presque sur sa tombe, je les raconterais; mais le lendemain de la mort d'un ami on n'a pas goût aux joyeuses anecdotes: j'en citerai donc une seule. Comme pensionnaires du gouvernement, nous avions un uniforme, et les jours où nous paraissions en public nous portions un habit bleu et une culotte blanche. Or, peu d'entre nous étaient doués de mollets présentables. Une culotte courte et pas de mollets! c'était chose pénible pour notre amour-propre. Cependant, nous nous résignions assez gaiement à ce malheur. Mais Perlet voulait à toute force être mieux fait que nous, et, n'ayant pas assez de fonds pour recourir à l'art du bonnetier, il se mit à découdre son matelas, et un peu de laine qu'il en ôta fut consacré à l'ornement de ses jambes trop exiguës (il ne faut pas oublier que Perlet logeait au pensionnat). Malheureusement la laine ne resta pas à l'endroit où il l'avait placée: elle retomba, et les jambes du jeune comique offraient un aspect tout à fait bizarre, un spectacle extraordinaire. Cependant, le surveillant du Conservatoire fit un rapport où il accusait l'élève Perlet d'avoir volé la laine du gouvernement. M. Sarrette rit du rapport, pardonna le larcin, et recommanda à Perlet d'avoir à l'avenir des mollets plus stables.

Son premier prix lui fut décerné à l'unanimité, en 1813. L'horizon politique devenait sombre, et 1814 renversa notre pensionnat. Il y eut pour nous des moments de détresse. Le père d'Adrien était bon; mais il s'armait quelquefois d'une sévérité trop grande qui effrayait Perlet et l'éloignait de la maison paternelle. Un jour, nous nous rencontrons dans une des plus sombres allées des Tuileries, vers quatre ou cinq heures, et voici notre entretien: «Que fais tu là?--Je me promène.--Moi aussi.--As-tu dîné?--Non; et toi? --Ni moi non plus.--Eh bien, causons théâtre.» Et la conversation de s'engager avec notre chaleur habituelle sur cet intarissable sujet. Nous avions à peine vingt ans. Aujourd'hui peut-être, des jeunes gens, dans une position semblable à la nôtre, au lieu de parler théâtre et beaux arts, traiteraient quelque grande question politique et sociale, et ne verraient de salut pour leur génie incompris que dans le suicide ou dans une révolution nouvelle; mais sous l'empire on s'occupait peu de politique, et les génies incompris n'étaient pas encore à la mode.

C'est en 1814 que Perlet a débuté au Théâtre-Français; ses débuts furent heureux; mais à cette époque il était triste, soit qu'il eût de secrets chagrins dont il ne m'a point fait part, soit que ce mal dont il se plaignait plus fréquemment, causât l'humeur mélancolique que je lui reprochais. Cette tristesse nuisit un peu à son jeu et à ses succès, et il ne retrouva toute sa verve que dans le Crispin du Légataire, qui déjà lui avait porté bonheur au Conservatoire. Après ses débuts, il partit pour Londres; il voulut tenter la fortune, et réussit complètement dans les rôles de vaudeville où il s'essaya. Il reçut avec un dédain superbe une lettre de la Comédie-Française qui lui offrait un engagement de douze cents francs. A partir de ce moment sa carrière fut heureuse et brillante; il acquit en même temps renommée et richesse. De Londres il alla à Bruxelles remplacer un comique fort aimé qui s'appelait Paulin, un ancien camarade de Fleury, qui attendit quarante ans le moment de leur retraite commune pour se réunir à son vieil ami, et qui se brouilla avec lui aussitôt qu'ils vécurent ensemble. Perlet fit promptement oublier Paulin. Le Gymnase s'ouvrit; Perlet y fut appelé; il y débuta dans Rigaudin de la Maison en loterie, vaudeville de Picard et Barré, précédemment joué à l'Odéon, et qui, grâce à Perlet, obtint une vogue nouvelle et plus grande. Il attira constamment la foule au Gymnase, où il déploya un talent vrai, fin, spirituel, original. Il avait eu au Conservatoire un penchant à la charge dont il s'était entièrement corrigé. Il fut toujours un comédien de bon goût, et n'alla jamais chercher ses succès hors de la vérité et de la raison. Il changeait de physionomie et presque de figure aux yeux mêmes du spectateur: ainsi dans le Comédien d'Etampes, il arrivait avec la figure et les manières d'un jeune homme, et devenait vieux à l'instant même et sans quitter la scène, en posant sur sa tête une perruque de vieillard. Il excellait à imiter les patois, les accents provinciaux ou étrangers, et dans les rôles d'Anglais, qui jusque là avaient été joués avec une exagération convenue, il montra une perfection de vérité à laquelle nos voisins d'outremer applaudissaient eux-mêmes. Parmi les pièces dont il créa les rôles principaux avec tant de bonheur, on se rappellera longtemps le Parrain, le Gastronome sans urgent, le Secrétaire et le Cuisinier, Michel et Christine le Comédien d'Etampes, le Landau. Il montra dans Michel et Christine une sensibilité touchante et vraie que les auteurs n'avaient point songé à donner au personnage qu'il représentait, et j'ai entendu M. Scribe dire que Perlet avait heureusement corrigé son rôle par cette nuance si finement exprimée. La Comédie-Française voulut reprendre l'habile comédien dont le Gymnase était fier: les termes du privilège accordé à ce dernier théâtre lui en donnaient le droit: Perlet opposa un refus constant aux prétentions des sociétaires; il aima mieux ne pas rejouer à Paris, et il s'en exila pour recommencer ses brillantes tournées dans les départements. Il revint plus tard et reparut au Gymnase; mais son mal augmentait toujours, et il fut contraint de quitter le théâtre à l'âge où le talent est dans toute sa force. Perlet s'était marié en 1819 avec une des filles de Tiercelin, si parfait dans les personnages populaires, et qui contribuait avec Brunet et Potier à la fortune des Variétés. Malheureusement, madame Perlet était faible et souffrante comme celui dont elle était si heureuse de porter le nom. Elle avait pour lui un dévouement de tous les instants, et paraissait oublier ses maux en s'occupant de ceux de son mari. Perlet lui rendait toute l'affection, et, quand elle en avait besoin, tous les soins qu'il en recevait. Il fut excellent époux et excellent père; il aimait sa fille d'un amour jaloux dont elle était bien digne; sa tristesse habituelle augmenta quand il s'agit de la marier. Le père du brave et excellent jeune homme à qui elle s'est unie se désolait aussi à l'idée de se séparer de son fils: Il vint en pleurant faire une demande à laquelle Perlet souscrivit en pleurant.

Perlet.--Rôles de comédien d'Etampes.

Perlet connaissait profondément son art, et adorait le théâtre. Il a publié sur l'art dramatique et sur l'art du comédien des réflexions qui décèlent l'artiste supérieur et l'homme de goût. Il m'écrivait souvent en vers pleins d'esprit et de traits heureux. Il causait avec finesse et chaleur, et aimait beaucoup la conversation, mais seulement avec ses intimes; il recherchait peu le monde et les liaisons nouvelles; il était plein d'honneur, bon et fidèle ami, avait des moeurs régulières et des manières polies. Les susceptibilités de son caractère ne doivent être imputées qu'à cette santé débile qui le mettait quelquefois au désespoir. Depuis longtemps il était réduit à ne plus savoir de quels aliments se nourrir, tant ses digestions étaient douloureuses, tant le mal faisait de progrès et le poussait vers la tombe Sa femme l'y a précédé; elle est morte à Enghien-les-Bains le 6 septembre dernier. Perlet, qui ne l'avait pas quittée pendant toute sa maladie, fut témoin de ses derniers moments; ce fut un coup dont il ne se releva point. Trois mois après il n'était plus: sa femme était morte un vendredi à huit heures du soir; il mourut à la même heure un vendredi.

Quoique Perlet ne jouât plus, il était utile au théâtre par la manière dont il savait en parler, par les avis précieux qu'il ne refusait point aux jeunes comédiens qui sollicitaient le secours de ses lumières et de son expérience; il était par ses nobles et excellentes qualités nécessaire à ses amis, qui le regretteront toujours.

21 décembre 1850.
Samson (de la Comédie-Française).