Il met sa volonté dans la sombre balance!

La courtisane amoureuse--ce n'est pas autre chose--est donc prise comme ses pareilles de la Grèce, dans les serres de l'imagination, et c'est un trait d'observation parfaitement juste. Il faut que Chalcidias soit libre, puisqu'il est aimé, elle va le racheter; rien de mieux. A quel prix? deux talents, c'est une obole pour Laïs, et qu'elle se hâte, Chalcidias veut se tuer. Nouvel obstacle, un autre usurier, Bomilcar, avide et rusé comme un Carthaginois qu'il est, a éventé ce bel amour, et comme il sait sa Laïs par coeur, il achète l'esclave dix talents pour le revendre cent à la courtisane: toute sa fortune y passera, et Laïs n'hésite pas. Ce trait d'observation ne vaut pas l'autre, il n'a rien de grec; c'est un expédient de comédie moderne. Je veux croire, puisque la tradition l'atteste, que Laïs eût tout sacrifié à Diogène, mais c'était Diogène, un cynique, une rareté immortelle, une curiosité que les rois et les conquérants venaient voir du fond de l'Asie; mais un obscur joueur de flûte, les courtisanes pas plus que les matrones de l'Attique n'étaient faites pour un pareil sacrifice; c'est le fantôme de la gloire et la grimace de la philosophie qu'elles poursuivaient jusque dans l'entraînement des sens. Au point de vue de la comédie, l'erreur de M. Augier n'est qu'une peccadille; mais il a voulu faire une étude grecque et jouer un air de Laïs, comme M. Ponsard jouait naguère de l'Horace, et la circonstance est aggravante. Elle s'aggrave encore lorsque, quittant la fantaisie pour la réalité, la courtisane s'enfuit, pauvre et nue, avec son joueur de flûte. Qu'en pensera Socrate, et que dira la Grèce? Mais l'essentiel à connaître, c'est le sentiment de notre public. La pièce l'a intéressé, quoiqu'elle n'ait rien d'étrange et de neuf: c'est le conte de La Fontaine. Le public a saisi au passage des intentions romiques; un caractère original finement tracé, relui de Bomilcar, l'a mis en belle humeur, et bref il a fait fête à ce mélange un peu barbare peut-être, mais assez piquant de sentiments païens, chrétiens, anciens, modernes, ainsi qu'à ces vers grecs d'intention, gaulois de substance, où l'imitation de Molière se croise avec celle d'André Chénier, et saute de Voltaire à M. Victor Hugo. C'est un succès complet également mérité par l'auteur et par les acteurs. Après la Ciguë, et en dépit de Gabrielle, nous croyons toujours à l'avenir comique de M. Emile Augier; il connaît la scène, rare qualité dans un poète de fantaisie; il est plein de verve et d'esprit; son langage est naturel, et son vers est orné; mais il lui manque encore, sauf erreur, l'invention des caractères et l'unité de style, ces deux à peu près du génie.

Cependant l'épopée napoléonienne se continue au Cirque-Olympique. Les armées se heurtent et la poudre fait des siennes. On assure qu'il s'agit de la bataille de Leipsick livrée sous cette nouvelle rubrique; le Petit Tondu. Lorsque la victoire n'est plus douteuse et que l'ennemi a pris la fuite, le tambour bat aux champs, l'empereur descend de cheval et donne la croix à un hussard au milieu du bruit. Ce troisième acte est magnifique, à ce point que les deux premiers sont comme s'ils n'étaient pas. Le dialogue est peut-être grotesque; mais qui est-ce qui l'écoute? Ici, comme à l'Opéra, les paroles sont couvertes par la musique, celle du canon. D'ailleurs, l'habit verdâtre, la capote grise, les grandes bottes et le petit chapeau, il n'en faut pas davantage pour soixante représentations.

Fantaisie par Gavarni.

Décembre s'en va au milieu de son escorte de nuages épais et sombres, il s'enveloppa en nous quittant d'un voile de brouillards, on attendant son manteau de neige. Il finit encore et toujours dans les tristesses des catastrophes et du nécrologue; et nous allions, suivant une ancienne habitude, lui consacrer une oraison funèbre et allégorique: Gavarni nous en dispense; il faut céder la place à son pinceau. Un magnifique dessin de plus, et la page que nous n'écrivons pas, c'est tout bénéfice; mais voici notre dédommagement, le jour de l'an.

O jour trois fois heureux! l'arbre de Noël vient de secouer ses fruits savoureux; vous allez revoir la royauté de la fève, et voici venir l'anniversaire mémorable qui fait de la ville un paradis. Dix jours de fêtes, de compliments, de chansons, de dragées, d'actions de grâces, de bombance et d'indigestions, «Les étrennes! aurons-nous des étrennes? demandent les enfants.--Oui, mes petits anges, répond le bon père avec une satisfaction intime.--Et moi, mon ami, aurai-je les miennes?--Certainement, ma chère, il le faut bien.»

Il le faut bien! Voilà où vous en êtes, mesdames: on se soumet à l'usage tout en le maudissant; votre jour de l'an, ce charmant Cupidon aux ailes roses, messager d'amour et de madrigaux, on l'accueille comme un créancier et presque comme un recors. Ses compliments sont écrits sur papier timbré; il a beau minauder ses sommations et sucrer ses requêtes: réfractaires, prenez-garde à vous! vous seriez condamnés aux dépens. Hélas! s'écrie l'époux dans sa douleur, les étrennes, quel abus! et comme l'institution a dégénéré depuis son origine! En vérité, ma chère amie, vous n'êtes pas aussi raisonnable que la femme de Tatius.--Tatius, que voulez-vous dire?--C'était un roi des Sabins, l'inventeur des étrennes, qui, à chaque renouvellement de l'année, donnait à sa femme une branche d'arbre, et ce bon exemple était imité par ses sujets.

En général, les femmes goûtent peu cet apologue; la moralité qu'elles en tirent, c'est l'enlèvement des Sabines, et, à leur avis, Romulus dut offrir à Hersilie quelque chose de mieux qu'un rameau de chêne. Paris est encore peuplé de Sabins. Sans parler des avares qui ne donnent rien, ou des prodigues qui sèment leurs prodigalités ailleurs, on en voit qui distribuent d'une main ce qu'ils reprennent de l'autre. Ces faux généreux trompent leur confiante moitié au moyen d'une série d'attrapes qu'ils ont organisée autour du jour de l'an pour échapper à ses fourches caudines. Dès la mi-décembre, la pauvre femme sème à foison les sourires et les câlineries: c'est sa graine à diamants et autres parures. Que de soins et de peines pour fertiliser ce sol ingrat: la générosité d'un mari! Bref, l'heure de la récolte a sonné: Monsieur l'apporte au logis dans ses poches. Une étoffe nouvelle, quelle joie! Mais c'est pour habiller à neuf le meuble du salon. Et cette boîte d'une dimension respectable, voilà notre surprise, à n'en pas douter; pas encore: c'est un porte-liqueur. Enfin, du milieu d'une liasse de factures acquittées aux frais de la communauté, et qui profiteront au ménage, s'échappe un objet imperceptible: c'est un anneau quelconque, cadeau sentimental et d'autant plus économique, orné des chiffres conjugaux et d'une mèche authentique. «Quoi, ce sont de vos cheveux, monsieur, il ne fallait pas vous en priver (c'est un mari chauve); vous faites des folies.

--En effet, ce jour de l'an m'a ruiné.--Oui, en ustensiles.