Jules Dementhe.

UN QUATRIÈME CABLE TRANSATLANTIQUE

Le 15 juin dernier, le Great-Eastern quittait le port de Valentia, point extrême de l'Irlande, ayant à sa suite une escadrille de puissants steamers qui, s'ils n'eussent fait partie du cortège du roi des mers, auraient excité l'admiration des spectateurs. Douze jours après, le navire géant moins entouré, car son escorte semblait avoir été éparpillée par la tempête dont elle portait encore les traces, jetait l'ancre en vue de l'île de Terre-Neuve au bruit des applaudissements de l'équipage.

Nuit et jour, pendant toute la durée de la traversée, on avait entendu un bruit de poulies et de chaînes sortir de l'arrière du steamer, dominer la voix de ses machines et même le grondement des orages.

Dès que le profil de la plus orientale des terres américaines se détache vers l'Occident, ce bruit cesse comme par enchantement, les roues et l'hélice même s'arrêtent comme soudainement paralysées; elles ne font plus que quelques tours nécessaires aux manœuvres. Un puissant jet de vapeur sort de toutes les chaudières; alors on descend lentement, majestueusement du haut du pont immense une de ces prodigieuses bouées en fer qui ressemblent à des phares. Bientôt elle est fixée au fond de l'Océan qui n'a que quelques centaines de mètres de profondeur, à l'aide d'une ancre formidable reliée par une chaîne que les Cyclopes du vieux Vulcain n'auraient pu forger dans les cavernes de Polyphème.

En s'éloignant des mers européennes, le navire géant laissait sur les vagues un sillage d'une longueur peu ordinaire; il était, en effet, continué par une immense chaînette pendant gracieusement à l'arriére et s'approchant par degrés insensibles de l'Océan, où elle ne disparaissait qu'à un grand nombre d'encâblures de distance. Tantôt le point où ce fil se soudait avec les vagues s'approchait du Great-Eastern, qui fuyait vers l'Occident avec une vitesse moindre que son allure ordinaire, mais encore supérieure à celle du commun des navires. Tantôt cette boucle inclinée semblait au contraire s'écarter et se tendre comme si elle avait rencontrée quelque résistance imprévue dans le fond des Océans, comme si les dieux inconnus de l'abîme cherchaient à s'y accrocher, pour arrêter le mouvement du vapeur immense.

Mais ces oscillations semblaient prévues, car le Great-Eastern modifiait son allure. On eut dit un cavalier qui, tout en courant, rend de la bride et donne de l'éperon à son cheval quand il se ralentit, ou qui tempère son ardeur en serrant fortement sur les rênes. Sans point d'arrêt, sans lacune, le navire glissait vers le couchant et le câble sortant de ses cales se précipitait dans la mer avec une vitesse de trois à quatre mètres par seconde.

Lorsque la bouée fut fixée dans le fond de la mer et que le câble y fut attaché, l'Europe et l'Amérique étaient virtuellement réunies par un quatrième câble. Car il suffisait pour terminer l'opération de réunir le câble des mers profondes à celui du rivage. C'était l'œuvre d'un des navires de l'escadrille. Le Great-Eastern avait terminé sa tâche.

Jamais expédition télégraphique n'eut lieu avec une régularité aussi merveilleuse. Trois tempêtes n'eurent pas la force de l'interrompre ni même de la ralentir. Car les hésitations apparentes du navire ne tenaient qu'aux dépressions souvent brusques, et aux redressements quelquefois abruptes du fond de la nier.