--Six mille francs, c'est une somme, ajoute la dame; mais je ne regarde pas à l'argent. Seulement, reprend-elle, vous ferez ma petite Jenny, jouant à côté de moi. Ce sera par dessus le marché.

Si les Persans de Montesquieu vivaient encore ils manifesteraient pour sûr un grand étonnement de voir qu'il y eût en ce moment un seul malade dans Paris. Tous les murs de la ville sont tapissés d'affiches qui s'engagent à rendre la santé à quiconque ne l'a pas reçue en naissant ou à ceux qui l'ont perdue. Il suffit d'aller vider quelques verres d'eau aux stations thermales. Ah! l'eau chaude qui sort des Alpes, des Vosges ou des Pyrénées, l'eau sulfureuse qui vient de n'importe où, que de prodiges elles accomplissent,--sur les prospectus. Ne parlez plus de la Faculté de médecine ni de ses 20,000 docteurs à diplômes, l'eau suffit et au delà pour guérir. On cite même certains ruisselets ayant assez de vertu pour redresser les boiteux, pour aplanir les bossus, pour rendre l'ouïe aux sourds et la parole aux muets. Aux sources, ajoutez les bains de mer. Dès lors vous ne comprendrez plus comment l'homme moderne n'a pas la santé de Mathusalem et la beauté d'Alcibiade.

On va aux eaux d'Auvergne, à celles du Jura ou des Pyrénées; on va aux bains de mer. Au temps où nous voilà, le superflu ayant décidément pris le pas sur le nécessaire, il n'y a pas de Parisienne, un peu bien située, qui s'exempte de s'absenter trois mois pour se refaire des fêtes et des bals en allant se baigner ou boire une eau cataloguée. Le bain, c'est bien; le verre vidé, c'est pour le mieux; oui, mais le chapitre de la toilette est ce qu'il y a surtout à considérer. Une femme ne va plutôt pas se rajeunir si elle n'a point derrière elle vingt colis de robes, de chapeaux, d'écharpes et de colifichets. Tout mari moderne, digne de ce nom, doit consacrer à ce pèlerinage le tiers de ses revenus, ou bien il sera destitué de toute réputation de galant homme. Attrape!

Les philosophes seuls vont redemander la santé à l'air pur, au fond des terres, sous les arbres, suivant la recette indiquée par H. de Balzac: «Aux cœurs blessés l'ombre et le silence.» Mais le silence et la paix ne sont pas déjà si faciles à rencontrer. On rencontre un peu partout aujourd'hui un farceur et un Calino qui se chargent de vous rappeler les mœurs et le langage de la grande ville.

Il y a quinze jours, E*** A*** s'était enfoncé, loin des sentiers battus, en pleine basse-Bretagne. Il s'applaudissait de respirer enfin dans un village primitif.

Un matin, il est attiré par le bruit d'un colloque; c'était un commis-voyageur qui était en train de blaguer monsieur le maire.

Le commis-voyageur.--Méfiez-vous. L'agent-voyer m'a dit qu'il allait faire passer un rouleau sur votre route.

M. le maire.--Le rouleau, et pourquoi ça?

Le commis-voyageur.--Pardi! c'est pour aplatir la route, donc! Cette opération va l'allonger d'un bon tiers.

M. le maire.--Oh! mais c'est qu'elle est déjà bien assez longue comme ça. Il faut que j'en écrive au préfet.