Les Postillons de Fougerolles, réminiscences de trois ou quatre ouvrages noirs, ont absolument réussi. L'auteur connaît son public. Il sait qu'on ne lui plairait pas avec des mièvreries; il a donc fortement épicé son drame. Les horreurs s'y entrechoquent assez convenablement pour que la foule soit satisfaite. Messieurs les délicats, satisfaire la foule n'est déjà pas une chose si aisée à faire; M. Crisafulli, en habile homme, a su s'en tirer à son honneur. Que pourrait-on lui demander de plus?

Philibert Audebrand.

CONQUÊTES DES RUSSES DANS L'ASIE CENTRALE

II

Le général de Kaufmann, nommé gouverneur du Turkestan après la promulgation de l'ukase du 11 juillet 1867, s'était sur-le-champ occupé avec la dernière activité de fortifier les postes avancés, tout en négociant avec les princes indigènes. Un traité d'amitié et de commerce fut conclu avec Khoudojar, khan de Kokand, qui le fit exécuter par ses sujets.

Sur les frontières de Boukharie, les relations entre Russes et sujets de l'émir Mozaffar prenaient de jour en jour un caractère plus marqué d'hostilité. Au mois de septembre, un sous-lieutenant d'artillerie russe, M. Sloujenko, se rendant de Tachkent à Djizak, était enlevé avec son escorte de quatre hommes et entraîné dans les montagnes du beylik de Samarcande. Cet acte de trahison amena des représailles; plusieurs districts boukhares furent dévastés par les colonnes russes, et de part et d'autres on se prépara à recommencer la lutte.

Le 4 mars surgit un événement grave qui fournit enfin au gouverneur général le prétexte impatiemment attendu de reprendre les hostilités. Un détachement d'environ 500 hommes partit de Yani-Kourgane pour établir un fort à l'ouest de Djizak; attaqué dans la montagne par un corps de Boukhares qui avait onze canons, il ne put accomplir sa mission qu'au prix d'un combat sanglant. En même temps, le général de Kaufmann était informé que ses troupes avaient eu à subir sur d'autres points plusieurs insultes de moindre importance, à l'instigation des principaux lieutenants de l'émir. Les caravanes pillées par les nomades n'osaient plus s'aventurer dans la steppe; enfin Mozaffar poussé par le parti fanatique réunissait de nombreuses bandes sous les murs de Samarcande.

La situation de l'émir était des plus périlleuses, car les khans de Kiva et de Kokand avaient décliné ses propositions d'alliance et ses principaux beys, dont ceux de Khakrisiabs, district situé au sud de Samarcande et des Kitaïkiptchak comprenant les rives du Sariavschan, de Samarcande à Kermine, l'obligeaient à s'engager dans une aventure sans issue.

Le général de Kaufmann, exactement renseigné, réunit une colonne de 8,000 hommes avec seize canons et campa dans les premiers jours de mai 1868 aux abords du pont en pierre de Tasch-Koupruk, à mi-chemin de Yani-Kourgane à Samarcande. S'étant porté en avant, il aperçut le 13 mai l'armée boukhare, estimée à 12,000 hommes, rangée en bataille sur la rive gauche du Sariavschan. Le passage du fleuve fut exécuté de vive force sous le feu des soldats de Mozaffar qui s'enfuirent vers l'ouest, dans la direction de Kermine, laissant entre les mains des Russes tout le matériel de leur camp et 21 pièces de canon. Les habitants de Samarcande s'empressaient d'envoyer des députés chargés d'offrir la soumission de la ville au général de Kaufmann qui y fit le même jour son entrée solennelle, non sans avoir eu soin de prendre des otages pour se prémunir contre la mauvaise foi asiatique. Cette ancienne capitale du grand empire tartare sous Tamerlan est bien déchue: il n'y reste plus que 12,000 habitants et les trois cents mosquées ne forment plus que des monceaux de ruines.

Sans perdre un instant, les Russes s'emparèrent de Tchilek et de Katty-Kourgane, au nord-ouest de Samarcande, et se mirent en marche sur Bokhara. Ils trouvèrent l'armée ennemie, forte de 6,000 fantassins et de 15,000 cavaliers avec 14 canons, en position sur les hauteurs de Séra-Boulak, près de Kermine. L'attaque eut lieu sur-le-champ, et les Boukhariens s'enfuirent dans toutes les directions. Le général de Kaufmann dut renoncer à la poursuite car à la même date, 10 juin, il apprenait que le major Stempel, resté à Samarcande avec 754 hommes, en comptant les soldats hors rang et 94 artilleurs, était gravement menacé par près de 50,000 hommes commandés par Djoura, Baba et Adil-Datcha, beys de Khatkrisiabs et de Samarcande.