Depuis vingt ans nous entendons poser cette question: Est-il possible de loger l'ouvrier de manière à donner une légitime satisfaction à toutes les conditions impérieuses du travail et de la famille. Le problème était posé; mais en réalité, on peut dire que les architectes qui se sont fait un renom dans la percée de tous nos boulevards ne se souciaient pas plus de cette question que, de la quadrature du cercle. Or, c'est précisément cette importante solution du problème,--l'une des grandes idées de notre siècle!--que l'entreprise des Nouveaux immeubles du faubourg Saint-Antoine vient heureusement apporter aux travailleurs comme aux capitalistes.
M. Emile Leménil, architecte, a formulé un programme et présenté des plans. Une Société anonyme s'est constituée pour mettre ces plans à exécution, et, dans l'espace d'une année, l'entreprise a été menée à bonne fin. Notez que l'opération est des plus considérables. C'est toute une rue nouvelle, d'un très-joli aspect, qui va créer une élégante petite ville dans l'immense faubourg. Cette rue, que la Compagnie livre à la ville de Paris entièrement terminée, avec ses trottoirs et sa chaussée, porte le nom de rue de l'Industrie Saint-Antoine et relie entre elles les deux grandes artères du faubourg Saint-Antoine et du boulevard Voltaire. Nous l'avons dit; l'idée-mère qui a inspiré la création de ces nouveaux immeubles a pour but de mettre à la disposition de l'ouvrier une installation complète pour sa famille et pour son atelier. Toutes les locations de la rue de l'Industrie Saint-Antoine sont disposées pour y appeler comme annexes l'industrie et le travail.
Une partie du local est disposée pour l'habitation confortable de la famille; l'eau, le gaz, l'air, l'espace, la lumière, sont aménagés de manière à donner pleine et entière satisfaction à toutes les exigences.
Chacun des dix-neuf immeubles dont se compose la rue a un concierge qui répond pour tous les locataires de la maison. De plus, dans le vestibule de chacune des maisons se trouve un tableau où peuvent être inscrits à la peinture les noms et les enseignes des locataires industriels de l'immeuble. C'est une innovation empruntée aux coutumes de l'Angleterre, et dont l'utilité est surtout appréciée des fabricants qui ont à fixer leurs noms et leur spécialité dans la mémoire de leur clientèle.
Mais ce qui complète cette organisation judicieuse de tous points, ce qui à notre avis fait de cette création une installation réellement exceptionnelle, c'est la distribution, à volonté, dans ces locaux industriels, d'une force motrice à vapeur fournie par une machine de 200 chevaux qui va donner la puissance et la vie aux divers outillages dont le travailleur a besoin pour le service de son industrie.
Ces machines motrices ont une force constante, régulière, assurée, et leur installation dans l'ensemble, comme dans les détails, est à l'abri de toute critique. On ne s'en étonnera pas en apprenant que tout ce travail a été exécuté par la maison Cail et Cie.
Cette force motrice est distribuée, dans chacun des immeubles, des deux côtés de la rue--sous-sol, rez-de-chaussée, entresol et premier étage,--au moyen d'arbres et de courroies, comme dans tous les établissements industriels. Mais nous devons ajouter ici qu'il existe, en outre, un projet d'application ultérieur dans les autres étages, et jusque dans les locaux les plus éloignés du centre des machines, d'une force motrice distribuée au moyen de l'air comprimé, agissant à l'aide de petits engins spéciaux sur les outils ou métiers à mettre en mouvement. Un simple tuyau analogue à un tuyau de gaz ou d'eau, apportera le principe moteur à tous ces engins. L'air en s'échappant sera même utilisé, soit pour souffler une forge, soit pour assainir les ateliers. Un brevet a été pris pour cette application spéciale.
Ainsi donc, ces trois éléments essentiels de l'habitation de l'ouvrier--logement, atelier, force motrice--se trouvent réunis dans les immeubles de la rue de l'Industrie Saint-Antoine, dans des conditions irréprochables d'ordre, de confort, d'hygiène et d'économie. Le travailleur a là sous la main une installation complète, sans aucune mise de fonds de sa part, et cette organisation avantageuse lui permet de disposer de toutes ses ressources pour l'acquisition de son outillage spécial et des matières premières dont il peut avoir besoin.
Disons-le hautement, cette réunion de l'habitation à l'atelier présente à la classe laborieuse les conditions les plus favorables à la bonne entente comme à l'économie du ménage. Ces améliorations ont d'ailleurs été appréciées, dès le premier jour, par les intéressés, qui n'ont pas attendu la fin des travaux pour arrêter les locations. Tous les logements ne sont pas encore prêts; mais au fur et à mesure que les installations s'achèvent, ou voit se multiplier les demandes et la compagnie compte déjà plus de cent soixante locataires.
La classe dominante jusqu'à présent parmi ces locataires, ce qui était facile à prévoir par la spécialité de l'industrie du faubourg Saint-Antoine, est celle des ébénistes et des fabricants de meubles. Mais à cette branche d'industrie viendront certainement se joindre les industries annexes, les tourneurs en bois, en métaux, les scieurs de placage, les fabricants d'articles de Paris, etc., etc... Les locaux sont d'ailleurs disposés pour recevoir toutes les branches d'industries, avec ou sans force motrice.