Mais on abuse des meilleures choses, et les abus qu'a provoqués l'application du crédit sont des plus nombreux. C'est ainsi que les gouvernements ont fait du crédit public une sorte de levier d'Archimède avec lequel ils croyaient pouvoir soulever le monde. Les emprunts n'étaient plus pour eux des obligations. C'était en réalité une suite indéfiniment prolongée de trésors incalculables, et les économistes du dix-huitième siècle ne se gênaient pas pour comparer le crédit à une fontaine intarissable et pour soutenir que plus les États y puisaient, plus ils étaient sûrs de s'enrichir.
Une séduisante théorie, n'est-ce pas? et les gouvernements ne demandaient pas mieux que de l'écouter de toutes les oreilles de leurs ministres; car si les particuliers ont quelquefois besoin d'argent, les gouvernements en ont besoin toujours, et nous savons aujourd'hui s'ils ont trouvé moyen de puiser à cette fontaine de Jouvence qu'on faisait couler sous leurs yeux.
Ils en ont si bien usé et abusé qu'à l'heure qu'il est, les gouvernements de l'Europe se partagent en deux moitiés: l'une--l'Angleterre, la France, la Prusse et la Russie--qui conserve encore son crédit intact; l'autre--la Turquie, l'Autriche, l'Italie, l'Espagne--qui a déjà tué cette poule aux œufs d'or, et qui n'emprunte plus qu'à la façon des fils de famille.
Nous sommes bien revenus aujourd'hui des illusions de l'école économique du siècle dernier. Sans contester la puissance du crédit, nous en sommes à nous dire, d'après l'aphorisme populaire, que le crédit n'a pas le pouvoir de changer la nature des choses et que les emprunts ressemblent absolument aux enfants qui sont conçus dans la joie, unis qui ne sont rendus que dans la douleur!
Eh bien! Ces emprunts d'État constitués par le crédit public, c'est la Bourse qui leur donne par sa cote leur valeur exacte et qui indique, par ses variations, l'amélioration ou la dépréciation qui les fait hausser ou baisser.
Et la Bourse, il faut le dire à sa louange, n'a de préférence pour personne. Les jugements rendus au nom de la cote qui ne représente que l'argent, sont inexorables et sans pitié. La Bourse, c'est l'égalité devant la pièce de cent sous.
Prenons pour exemple les deux pays que les affaires rapprochent le plus, la France et l'Angleterre.
La Bourse, impassible et sans broncher, cote ainsi la rente 3 p; 100 des deux, pays:
3 p. 100 anglais, 92.
3 p. 100 français, 56.