ITALIE.

La crise ministérielle qui sévissait en Italie depuis près de quinze jours est définitivement terminée ou à peu près. Après des pourparlers qui se sont prolongés pendant tout ce temps et qui ont menacé plusieurs fois de ne pas aboutir, M. Minghetti a enfin réussi à former un nouveau cabinet dont la composition, bien qu'elle ne soit pas encore officiellement confirmée à l'heure où nous écrivons, paraît cependant arrêtée ainsi qu'il suit: MM. Minghetti, président du conseil et ministre des finances; Visconti-Venosta, ministre des affaires étrangères; Cantelli, ministre de l'intérieur; Vigliana, ministre de la justice et des cultes; Ricotti, ministre de la guerre; Scialoja, ministre de l'instruction publique; Spaventa, ministre des travaux publics, et Riboty, ministre de la marine.

C'est une question de finances qui a été la cause immédiate de la chute du cabinet Lanza, déjà fortement ébranlé par la désorganisation produite dans le Parlement italien par la mort de M. Ratazzi. Depuis longtemps déjà l'homogénéité du cabinet Lanza était troublée par des dissentiments graves entre ses différents membres; tandis que M. Sella, le ministre des finances, s'attachait à assurer l'équilibre du budget par des réductions de dépenses, les ministres de la guerre et des travaux publics se refusaient à des économies considérées par eux comme nuisibles à la sécurité et à la prospérité du pays. C'est ainsi que, par suite des crédits demandés en particulier par ces deux ministères et votés par la Chambre, crédits dont il avait vainement réclamé la réduction, M. Stella s'était trouvé en présence d'un déficit de 30 millions de francs sur le budget de 1874. Pour combler ce déficit, M. Sella avait proposé un ensemble de mesures financières qui, discutées par le Parlement italien à la fin de sa session et au moment où une grande partie des députés avaient devancé par leur départ l'époque des vacances, furent repoussées par une majorité de 157 voix contre 80, malgré les efforts du ministre qui avait fait de l'adoption de ces propositions une question de cabinet. Sur les 157 voix qui venaient de renverser le cabinet, 90 appartenaient à la gauche, représentée par M. Depretis, et 67 à la droite, ayant pour leader M. Minghetti. Cette coalition de deux partis opposés, capable de renverser le ministère, ne pouvait plus s'entendre le jour où il s'agissait de le remplacer; de là les difficultés qui s'opposèrent à la constitution immédiate d'un nouveau cabinet; le roi Victor-Emmanuel, rigoureux observateur des formes parlementaires, aurait voulu, assure-t-on, appeler à la fois au pouvoir MM. Minghetti et Depretis, mais il fallut bientôt renoncer à cette combinaison et M. Minghetti dut être seul chargé de la formation du nouveau ministère. Sera-t-il plus heureux que son prédécesseur? C'est ce que la prochaine session du Parlement nous apprendra. En attendant, on s'accorde généralement à reconnaître que M. Sella avait réalisé dans l'administration financière du royaume, d'importantes améliorations. Ainsi, le chiffre total du revenu, qui était, en 1869, de 863,850,000 fr., s'était élevé, en 1873, à 1,044,000,000, soit une augmentation de plus de 180 millions; de cette augmentation, il faut retrancher, il est vrai, une somme de 37 millions et demi provenant de l'annexion des États romains, mais cette déduction faite, il reste encore un surplus de près de 148 millions obtenu en moins de quatre ans et qui fait incontestablement honneur à la gestion de M. Sella.

TURQUIE.

Le sultan vient d'adresser au vice-roi d'Égypte un firman qui équivaut à peu de chose près à la reconnaissance de son indépendance et qui ne peut être considéré autrement que comme un grand pas de fait vers la dissolution de l'ancien empire ottoman.

Abdul-Azis commence par y ratifier le changement qu'Ismaïl-Pacha a introduit dans l'ordre de succession au gouvernement de l'Égypte en décidant que son fils aîné porterait après lui la couronne qui, d'après la loi musulmane, devrait revenir au plus âgé des princes survivants de sa famille. On peut reconnaître là la trace des préoccupations personnelles du sultan, dont le plus ardent désir est, comme on sait, de modifier également l'ordre de succession en Turquie. Le firman autorise ensuite le khédive à faire toutes les lois et règlements intérieurs qu'il jugera nécessaires; il lui donne le droit de contracter, de son propre mouvement, des emprunts à l'étranger, de conclure des conventions douanières et des traités de commerce, de fixer à son gré le contingent de ses forces de terre et de mer, d'administrer enfin le pays de sa pleine et entière autorité, sans avoir aucun compte à rendre à la Sublime-Porte. Les seules réserves que contienne l'acte impérial ont trait à la monnaie qui continuera à être frappée au nom du sultan, au drapeau qui doit toujours être celui des troupes ottomanes, à la nomination des généraux, aux vaisseaux blindés qui, par un caprice assez singulier d'Abdul-Azis, ne pourront être construits sans une permission spéciale, au payement du tribut annuel de 4 millions dont l'empire besogneux ne saurait se passer. On voit que l'abandon des droits suzerains est à peu près complet, et que l'Égypte devient de fait une puissance maîtresse d'elle-même.

Au moment où l'Égypte devient ainsi en quelque sorte un royaume indépendant, son territoire est sur le point de s'étendre par des annexions considérables. Un télégramme d'Alexandrie annonçait il y a quelques jours l'arrivée à Khartoum de sir Samuel Baker et le succès complet de l'expédition entreprise par le voyageur anglais pour le compte du khédive. On sait qu'à la suite du voyage fait il y a quelques années par sir Samuel Baker dans l'Afrique équatoriale et des importantes découvertes auxquelles ce voyage donna lieu, le Gouvernement égyptien organisa une expédition militaire et scientifique dont il donna le commandement à l'heureux explorateur. L'expédition eut à lutter contre des difficultés de tous genres et fut successivement réduite de trois mille hommes à quelques centaines, mais le but qu'elle se proposait a été atteint; la route de Zanzibar est ouverte au commerce égyptien; les tribus sauvages peuplant ces contrées ont été soumises et la domination du Vice-Roi ne tardera pas à être reconnue sans conteste sur ces vastes étendues de territoires longtemps réputées désertes et sauvages et qui, d'après les rapports des voyageurs, sont au contraire d'une fertilité et d'une richesse incalculables.

COURRIER DE PARIS

Il est des délicats, même en bon nombre, qui ne veulent point souffrir qu'on leur parle encore du shah de Perse. Le nom seul de Nassr-ed-Din leur irrite les nerfs. Quelques-uns ferment les yeux, d'autres se bouchent les oreilles. «Passons à un autre incident,» disent-ils. Toute comparaison blessante mise de côté, ce serait à peu de chose près ce qui s'est passé, il y a cent ans, à propos d'un homme qu'on avait roué en place de Grève. Paris ne s'occupait plus que de ce roué. Portrait du roué à toutes les vitres, relation de la mort du roué vendue dans les rues par les crieurs publics, conversations sur le roué, bons mots du roué. Tout cela rendait furieux l'auteur de Candide.

--Surtout, disait Mme Denis aux visiteurs, ne parlez pas du roué. M. de Voltaire vous en voudrait à mort.