Cette susceptibilité du grand vieillard se retrouve à point; c'est à ceux qui tiennent une plume qu'on fait la recommandation. «Surtout, plus un mot du shah, n'est-ce pas?» Il ne sera donc plus question du voyageur dans ce Courrier. Mais d'ailleurs, où et comment prendre du neuf à ce sujet? Aucune des particularités de l'Odyssée royale n'est ignorée. On connaît la mise en scène de dimanche dernier; on sait la manière dont le roi des rois a été conduit au palais Bourbon, les fêtes qui ont suivi son arrivée. Cent feuilles périodiques de toutes dimensions nous ont tenus au courant de la moindre cérémonie. Nous connaissons les dîners, le théâtre, l'illumination, la promenade à Versailles. Nul n'aura rien perdu de cette vie de gala un peu plus somptueuse et tout aussi galante que celle qui avait été organisée par Sancho Pança dans l'île de Baratavia en terre ferme.

De nos jours, la statistique se met à tout. Or, savez-vous ce qu'un membre de l'Académie des sciences, très-profond sur les riens, a pu calculer? Il a trouvé un résultat à faire dresser les cheveux sur la tête. Voici ce que c'est: Du moment où Nassr-ed-Din est arrivé de Cherbourg à Passy, de Passy à l'Arc-de-Triomphe, de ce monument à sa résidence et de son palais à celui de Louis XIV, à Versailles, on a écrit, imprimé, public et fait lire au peuple le plus spirituel de la terre, à ce qu'il prétend, sur le shah, à propos du shah et de ses contingents, une masse compacte de 7 milliards 500 millions de lettres, c'est-à-dire de quoi composer vingt-cinq volumes in-octavo de 325 pages l'un. Le moyen de lutter contre tant de flots d'encre! Et, sans être pour cela Voltaire, comment ne pas aspirer à ne plus lire ni rien entendre lire sur une actualité si dévorante?

Par bonheur, en ce moment, le plus gros de la besogne est fait. Les lustres s'éteignent, l'orchestre se tait; on ne débite plus de madrigaux à l'oreille du visiteur, et le visiteur ne charge plus son drogman de répondre. Allons, l'imprévu de cette aventure est déjà usé. Tous ceux de nos mondains qui avaient prolongé leur séjour jusqu'à l'heure où le shah serait notre hôte ont bouclé leurs valises. Les blasés s'écrient: «Comment! ce n'était que ça?» Mot terrible que vous avez si souvent entendu, couplet final de toutes les comédies d'ici-bas, grandes et petites. Dans quarante-huit heures, le prince à l'aigrette de diamants ne sera plus qu'un point dans l'histoire.

Aller aux eaux, se réfugier aux bains de mer, rien de mieux; l'engouement s'en mêle, l'imitation à outrance y pousse les oisifs et les sots, et voilà le mal. De juin à septembre, le fait d'émigrer aux sources ou sur les plages sévit sur les familles à l'égal d'une endémie. Tout petit prince a des ambassadeurs, disait La Fontaine. Toute maison à pauvre chevance prétend mener la vie de loisir à Plombières ou à Trouville. Il en résulte Dieu sait quelle ruine pour le mari, martyr cent fois plus à plaindre que ceux qui ont été faits par Néron et par Dioclétien. En 1873, la jeune femme qui va aux eaux ou bien aux bains de mer pousse les siens à l'abîme à cause des toilettes insensées, des frais du parcours, de ce qu'il faut pour le séjour au Casino et pour tout ce qui s'ensuit. Personne n'ignore ces détails et personne n'ose s'en affranchir.

Il est mort, il n'y a pas longtemps, un homme de science, presque un grand homme, tout médecin de province qu'il fût. J'ai voulu nommer le docteur Bretonneau, célèbre à Tours, tout aussi connu à Paris. Sauf un très-petit nombre de cas, ce savant déconseillait les eaux, mais sans succès. Il n'ignorait pas que chez nous la mode a toujours passé et passera toujours avant la raison. Pour faire voir combien peu sa parole était écoutée, il se plaisait à raconter le trait suivant;

Un jour,--c'était au chef-lieu de la Touraine,--un de ses anciens domestiques vint lui demander quelque chose comme une consultation. L'homme entra et salua fort poliment.

Le nouveau venu.--Bonjour, monsieur le docteur.

Le docteur Bretonneau.--Bonjour, monsieur.

L'étranger.--Est-ce que vous ne me reconnaissez pas, monsieur le docteur?

Le docteur Bretonneau.--Pas précisément. Je sais que vous êtes le maire de Fouilly-le-Persil.