--Je ne voulais pourtant pas vous faire de peine, Marthe!
--Ah! chère madame, vous, me faire de la peine!... Seulement, voyez-vous, en cet endroit même, il y a plus de vingt ans, j'ai vu pleurer ma mère. J'étais toute petite, je ne comprenais pas, mais je sanglotais dans ses bras, en la voyant si triste. Depuis, j'ai compris. Je ne puis jamais sentir cette odeur des pins, par un beau soleil d'été, ni voir la courbe de la plage, sans revivre la scène de ce jour-là, et sans me dire que le mariage, lorsque la femme est seule à aimer, est bien la chose la plus triste, la plus navrante, qui soit...
--Il n'y a pas que de mauvais mariages, ma pauvre petite désenchantée.
--Il y en a tant!... J'ai vingt-six ans, et déjà j'ai vu plus d'une amie malheureuse qui, pourtant, avait rêvé le bonheur.
--J'ai soixante ans, Marthe, et j'ai une foi plus robuste que la vôtre. J'ai connu le bonheur absolu; je l'ai vu autour de moi. Ce que j'ai vu aussi, c'est que l'on est souvent maître de ses propres destinées, que le bonheur compromis un instant peut se reconquérir et se garder. Je ne dis pas cela pour votre pauvre mère, que j'ai beaucoup aimée. Là, il s'est produit une de ces fatalités terribles comme on n'en voit que rarement. Votre père avait été comme ensorcelé.
--Oui, maman est morte de son abandon, et lui a été heureux; il a épousé celle qu'il adorait; il a été mari--et père. Il m'a oubliée, moi.
--Il avait voulu vous prendre avec lui, mais il a respecté les dernières volontés de votre mère, qui vous donnait à sa sœur. Il vous aimait pourtant.
--A distance, alors. Mais ne croyez pas, madame, que je sois dure. Il y a longtemps que j'ai pardonné un abandon qui, au moins, m'a préservée d'un contact odieux. Seulement, j'aurais bien voulu l'embrasser, mon pauvre père, avant sa mort. Maintenant, tout cela est bien loin, bien effacé. Je suis libre de conduire ma vie à ma guise, d'être heureuse à ma façon. C'est déjà beaucoup.
--Alors... mes espérances à moi, il y faut renoncer? Je ne suis qu'une vieille rêveuse. Si vous saviez combien de beaux châteaux en Espagne j'ai bâtis pour y loger mes deux enfants!... Je me disais: Robert est un garçon très sérieux, un travailleur, un cœur d'or, fait pour apprécier les rares qualités de ma petite voisine. Ils aiment tous deux la campagne, les longues journées studieuses, les veillées de famille. Elle se passionnera pour ses études à lui, elle l'y aidera, ce sera une union des intelligences comme des cœurs. Ils sont dignes l'un de l'autre. Tout conspire à les unir, toutes les convenances d'âge, de fortune, de famille, tout y est, tout.
--Et c'est parce que toutes les convenances y sont, probablement, que ce mariage ne se fera pas. Nous avons grandi ensemble; Robert n'a jamais vu en moi qu'une compagne, une sorte de sœur.