--Et cependant, d'après ses lettres, il me semblait que, cet hiver où vous vous êtes beaucoup vus, la sympathie mutuelle prenait un caractère plus tendre, que l'idée de ce mariage tant souhaité ne vous effrayait plus autant. Robert s'est donc, comme sa mère, fait des illusions?

Marthe resta quelques instants silencieuse, très absorbée, très émue aussi. Enfin elle se retourna et regarda sa vieille amie. Celle-ci fut très frappée de l'expression douloureuse des yeux sombres.

--Écoutez-moi, comprenez-moi. Je vais vous dire tout, vous faire lire jusqu'au fond de mon cœur. Mon rêve, celui qu'en secret j'ai caressé depuis mon enfance, serait d'être la femme de Robert, d'être votre fille à vous. Mais il ne m'aime pas. Ne vous méprenez pas sur le sens de mes paroles. Parfois, il croit m'aimer, car il a pour moi une affection profonde, une estime aussi, très vive. Il voudrait m'épouser, il croit de bonne foi qu'il serait heureux de cette union. Il se trompe, j'en suis sûre. Si je me marie, je veux être aimée, adorée de mon mari. Sans cela je ne veux pas du mariage, il me ferait horreur, j'en mourrais. Et je suis incapable d'inspirer la passion que je serais, hélas! très capable de ressentir. Pourquoi? Il me manque quelque chose, un charme, un attrait, un je ne sais quoi qui fait que des femmes bien plus laides que moi ont su se faire aimer. J'en souffre, croyez-le. Ce n'est pas qu'on ne m'ait fait la cour, je suis assez riche, assez intelligente, assez bien élevée, pour que plus d'un ait songé à moi. Ce sont pourtant les mères surtout qui m'ont courtisée.

--Comme moi?

--Ah! vous... Si vous saviez comme je voudrais dire «oui» tout de suite, et me jeter dans vos bras en pleurant de joie!...

--Alors, vous l'aimez, vous?

--Peut-être... Je m'interroge. Il me semble que lorsque l'on aime réellement, on ne questionne pas, on sait. Voulez-vous que nous fassions un pacte? Robert va venir passer l'été chez vous; nous sommes voisins, amis intimes depuis tout temps. Je mettrai un peu plus d'animation dans notre vie. Je songe même à inviter quelques amis. Cela fera des occasions naturelles de rencontres sans que nul ne s'en puisse étonner. Avant l'automne, nous saurons à quoi nous en tenir, Robert et moi.

--Je puis le mettre au courant?

Marthe hésita.

--Oui, si vous le désirez. Seulement qu'il soit bien entendu que nous sommes libres tous deux, absolument libres; qu'au premier doute, l'un dise à l'autre en toute loyauté, en toute franchise: «Je ne vous aime pas comme il faudrait aimer...» Je connais Robert, il est digne de la confiance que j'ai en lui. Comme moi, il dira: «Tout, plutôt qu'un mariage qui ne serait pas une union absolue, parfaite.» Et, surtout, que le secret n'en soit qu'à nous trois. N'en dites rien à ma tante. Elle en serait tellement heureuse, d'un bonheur si exubérant, qu'elle m'effaroucherait. Je me connais, je jetterais tout au vent.