Elles arrivaient à la grande barrière blanche qui sépare en cet endroit le parc d'un chemin de traverse descendant à la grand'route de Honfleur à Trouville. La baronne était là presque chez elle. Elle embrassa Marthe plus tendrement encore que d'habitude. C'était presque une prise de possession de belle-mère. Instinctivement, Marthe se redressa un peu, sa sauvagerie se réveillant soudain.

Pour entrer au château, Marthe prit un autre chemin, plus âpre et rocailleux, moins beau que l'avenue moussue; il grimpait ferme et conduisait au sommet de la colline. Les taillis de menus arbres, d'arbustes, les roches chaudes de soleil où voltigeaient les papillons, firent bientôt place à la vraie forêt, aux arbres magnifiques dont les branches entrelacées faisaient une ombre épaisse. Le chemin devint sentier et conduisit la jeune châtelaine à l'endroit le plus élevé de la propriété, dominé par une grande croix de pierre. Ici les arbres avaient été abattus de façon à ménager subitement une vue admirable, non seulement de la mer, mais de tout le pays alentour. C'était, par ce jour exquis, une véritable féerie.

Marthe s'assit sur une marche ébréchée au pied de la croix, rejeta son chapeau, et, aspirant largement l'air embaumé, se mit à rêver tout en regardant au loin la mer striée maintenant de grandes raies sombres.

Avait-elle dit tout, absolument tout, à sa vieille amie? Inquiète, elle scruta les profondeurs de son cœur. Puis, peu à peu, sans qu'elle cherchât à démêler pourquoi, une joie immense, une douceur ineffable, une sensation presque de triomphe remplit son être tout entier, à haute voix elle dit: «J'aime, ah! Dieu! quel bonheur! J'aime de tout mon cœur, de toutes mes forces...»

Elle ne songeait pas à rentrer; elle ne s'aperçut pas que l'air avait un peu fraîchi. Les journées de juin sont délicieusement longues et le dîner du château aurait pu s'appeler un souper, Marthe aimant à rester de longues heures dehors. Cependant elle tressaillit en entendant de loin le son de la première cloche. Elle était donc restée bien longtemps à rêver ainsi? Elle se leva, puis, se rappelant les lettres de Paris, elle se rassit pour les lire; elle arriverait toujours avant la seconde cloche.

Elle prit donc ses lettres. Tout de suite l'une d'elles frappa ses yeux. Cette écriture assez semblable cependant aux autres, une anglaise régulière, ne lui était pas familière. Cherchant dans ses souvenirs, comme lorsqu'une personne que l'on ne reconnaît pas vous accoste, elle regarda de nouveau cette écriture, le timbre de Paris, la forme de l'enveloppe, puis, souriant de cette hésitation puérile, elle l'ouvrit et lut:

«Ma sœur,

«Car vous êtes ma sœur. J'ai trouvé, à la mort de notre père, une photographie qui ne le quittait pas. Je l'ai prise, je me suis mise à l'aimer. Elle représente une petite fille aux grands yeux très sérieux; une de ces petites filles qui ne cassent pas leurs poupées et qui, lorsqu'elles trouvent un moineau tombé du nid, le prennent, le gardent, l'élèvent tendrement. Je suis un oisillon tombé du nid, avant que les ailes aient grandi. Je suis toute seule au monde, et dans ma détresse je me tourne vers vous, ma sœur, en vous disant: Prenez-moi, aimez-moi. Je vous aime bien, moi qui ne vous ai jamais vue!

«Ma mère est morte il y a plus d'un an. J'ai un tuteur que je déteste, et pour qui je suis un embarras. Je suis encore en pension, mais j'ai dix-huit ans et je m'ennuie tellement!... La famille de ma mère ne demanderait pas mieux que de me prendre, mais si ma mère était adorable, sa famille--eh! bien, que vous dirai-je? sa famille touche de très près au théâtre, et le théâtre n'est pas fait pour Mlle Levasseur. Mon tuteur voudrait me marier avec quelqu'un que je ne connais pas qui me prendrait pour ma fortune. Et je ne veux pas, moi...

«Vous êtes mon aînée, vous devez être bonne--car ces yeux-là ne sauraient mentir--ouvrez vos bras, chère sœur, que je m'y blottisse bien vite. Je vous en aimerai tant, je vous embrasserai si fort, que vous finirez par être toute contente d'avoir trouvé,