En disant ces mots, elle lui tendit la bourse pleine d'or que le pope se hâta d'engouffrer dans la large poche de sa robe.

--Madame, lui dit à son tour le proscrit d'une voix émue, j'aurais pu, tout à l'heure, immoler un sentiment qui m'est bien cher à votre volonté; maintenant j'ai un devoir, celui de ne jamais vous oublier.

--Je ne vous demande ni reconnaissance ni souvenir, monsieur, lui répondit la jeune femme; mon mari et moi nous avions contracté une dette envers vous, nous l'acquittons en honnêtes commerçants que nous sommes, et c'est tout. Ce dont vous devriez vous souvenir en ce moment, monsieur, c'est que chaque seconde qui s'écoule ajoute aux difficultés de votre évasion. Partez donc et partez vite.

Alexandra avait mis une froideur calculée dans ces paroles; mais le calme qu'elle affectait était loin de s'étendre à son âme. Ses yeux suivirent le pope et son compagnon qui s'éloignaient; ils avaient disparu dans le fouillis des piliers qu'elle regardait encore. Alors, elle revint à l'image de la Vierge, où elle s'agenouilla de nouveau et où cette fois sa prière fut assez ardente pour absorber toutes les facultés de son cœur et de son cerveau.

Quand il lui sembla que le proscrit avait eu le temps de quitter Saint-Isaac, elle songea à sortir à son tour. Ce fut avec une angoisse poignante qu'elle poussa la porte qui conduisait à l'extérieur. Le portail était désert, elle n'aperçut aucune des figures sinistres qu'elle s'attendait à y rencontrer. Tranquillisée, elle reprit le chemin de sa maison; mais au moment où elle débouchait sur la Tverskaïa, son attention fut attirée par un grand mouvement d'hommes, de femmes et d'enfants se précipitant dans la direction d'un groupe que l'on voyait à quelque distance. Une appréhension terrible traversa son esprit, elle s'avança à son tour: cet objet de la curiosité de la foule, c'était un homme vêtu d'habits ecclésiastiques que des soldats entraînaient.

Le coup fut d'autant plus violent qu'il était plus inattendu. La tranquillité des rues qu'elle avait traversées avait confirmé Alexandra dans cette conviction que son protégé n'avait plus rien à craindre. Incapable de soutenir ce douloureux spectacle, elle, s'enfuit éperdue, tellement troublée qu'elle ne retrouvait plus son chemin.

Une exclamation poussée par un vieillard que, dans sa marche rapide, elle avait heurté en passant, lui fit relever la tête; elle se trouvait en face du pope, dont elle avait si largement payé le concours; le prêtre causait familièrement avec le soldat de la police qu'elle avait entendu appeler Dmitri; à cette preuve irrécusable de sa trahison, elle ne fut plus la maîtresse de contenir son indignation:

--Fils de Judas, lui cria-t-elle, deux fois déjà tu as reçu le prix du sang, mais la troisième récompense de ton infamie, c'est l'enfer qui te la réserve!

--Moins de bruit, femme, répondit le pope avec un dédaigneux sourire et en caressant sa barbe blanche, les passants pourraient l'entendre, et si tu gardes un reste de pudeur, tu aurais à rougir de la violence de ton amour pour ce jeune homme. J'avais juré de lui donner un déguisement et de le conduire hors des portes, j'ai tenu mon serment. Mais, avant de t'engager ma foi, je l'avais donnée à notre père, le tsar, que Dieu conserve; je lui ai livré son ennemi, sa bénédiction est sur moi.

Alexandra n'en écouta pas davantage. Confondue de l'impudence de cet homme, atterrée par une supposition contre laquelle son orgueil ne se révoltait pas moins que sa vertu, elle rentra chez elle, en proie à une fièvre si violente, qu'elle dut se mettre au lit en y arrivant.