M. Ch. Diguet, dans sa Vierge aux cheveux d'or, ne se contente pas des mœurs parisiennes, il nous initie aux mœurs bruxelloises. Sa vierge aux cheveux d'or est un modèle, ou du moins la muse d'un peintre, et quoique depuis longtemps blasé sur ces études d'ateliers, le public, qui a lu Manette Salomon, lit encore avec plaisir le livre de M. Diguet, qui n'est pas à son premier succès. Signalons encore la réédition du premier volume de M. Louis Dépret, Rosine Passmore, ce joli récit qui fit la fortune littéraire de son auteur. A treize ans de distance, M. Dépret le réédite et Rosine paraît aussi charmante que jadis; treize ans, c'est déjà quelque chose. C'est un quart de postérité pour un livre.
C'est surtout lorsque l'on a à signaler l'apparition d'un livre tel que l'Abbé Tigrane, de M. Ferdinand Fabre, qu'on peut regretter de ne point disposer d'un assez long espace. Celui-ci est un maître livre. M. Fabre, l'auteur des Courbeson, cet excellent élève de Balzac, comme l'appelait Sainte-Beuve, a fait là œuvre de penseur et de peintre. Ce caractère ambitieux de Tigrane est une des créations les plus vigoureuses du roman contemporain. Il faut suivre les luttes ardentes de ce prêtre qui ne rêve rien moins que la tiare, la chaire de saint Pierre, le trône de Jules II. M. Fabre a décrit ces tempêtes morales d'une main ferme et d'un style puissant. Il n'y a pas une seule femme dans ce livre où ne figurent que des prêtres, et l'abbé Tigrane, rude et sombre comme un Zurbaran, entraîne et plaît comme le livre le plus aimable.
Savez-vous qu'à vrai dire, il y a bien du talent aujourd'hui de par le monde littéraire? On serait presque tenté de dire qu'il y en a trop. Où est le génie, en effet? En attendant qu'il vienne, prenons les littérateurs comme ils sont, et quand ils ressemblent à M. Lucien Biart ou à M. Alphonse Daudet, saluons-les. On eût été célèbre au temps jadis, à l'heure où une nouvelle suffisait à classer un homme; on eût été à la mode pour un seul des récits de M. Biart, qui en réunit six sous ce litre: les Clientes du docteur Bernagius. Ce sont des récits d'un style châtié et d'une originalité charmante; la plupart se déroulent dans ce Mexique où M. Biart a vécu durant dix-huit ou vingt ans, et ces capiteuses fleurs exotiques sont fort agréables à respirer. Mais on ne lit plus les nouvelles! s'écriera-t-on. La nouvelle, cette essence de roman, on la dédaigne. Eh bien! non, on lira le Colonel Ramon et le Barrego, de M. L. Biart, et les Clientes du docteur Bernagius donneront ensuite le désir de connaître le roman de mœurs modernes que le même auteur publiait, il y a un mois, sous le titre de Laborde et Cie. Le lecteur aura raison et n'aura point perdu son temps.
Je n'ai décidément qu'une série de louanges à faire. Voici M. Alphonse Daudet qui m'envoie un volume de vers et de fantaisies, les Amoureuses, et un Volume de récits en proses, les Contes du Lundi. L'un et l'autre sont exquis, puis-je dire le contraire! On n'a pas plus de talent que M. A. Daudet dans ce genre de miniature, qu'il appelle les Contes du Lundi. C'est parfait, je ne sais point d'autre mot. Cela tient de la peinture de Messonier ou de Detaille. Il y a là des coins de paysage et des scènes militaires achevées. Quant aux Amoureuses, ces vers furent le grand succès de la jeunesse de l'auteur:
Si vous voulez savoir comment
Nous nous aimâmes pour des prunes.
Tout cela est célèbre. On l'a entendu répéter et chanter. La Double conversion est aussi agréable à relire que les Prunes elles-mêmes. Et ce joli bouquet printanier n'a rien perdu de sa fraîcheur.
D'autres vers? En voici: M. Albert Mérat a voyagé en Italie et il en rapporte un volume de beaux vers, les Villes de marbre. C'est Venise, c'est Naples, c'est Rome, c'est Florence. On ne se lassera jamais de les visiter, de les aimer et de les chanter. M. Mérat les décrit et les fait voir en les faisant aimer. Ses vers ont la précision et la couleur des peintures de ces primitifs qu'il aime, et qu'il s'arrête devant Pulcinella ou Fra Angelico, il trouve la note juste et l'accent vrai.
M. Ernest d'Hervilly fuit les villes italiennes et va vers le Nord avec Teph Affayard. Ce petit poème, auquel il donne trop modestement le sous-titre de Faits divers, est tout un drame et des plus poignants. C'est l'histoire des voyages et de la mort d'un matelot du vieux Dunkerque. La noyade du pauvre Teph dans une nuit de tourmente est une peinture tout à fait saisissante et lugubre. M. d'Hervilly termine sa pièce par un mot évidemment cherché, fort peu académique, mais qui arrive au dénouement comme un glas ou comme le dernier adieu d'un frère d'armes à un autre:
Teph, muet, fendit l'eau comme le plomb des sondes