XII

En dépit du soin jaloux avec lequel un écrivain s'attache ordinairement à conserver un certain vernis poétique à son héros, nous sommes bien forcés de reconnaître que le nôtre ne se trouvait pas, en ce moment, dans des dispositions très-favorables à l'emploi qui lui avait été destiné par sa compagne.

Ainsi que nous l'avons vu, fou d'amour et de chagrin, à bout de ressources et d'expédients, l'ivresse avait été le remède héroïque auquel Nicolas Makovlof avait demandé l'oubli, et au moment même où Alexandra songeait à l'associer à son noble projet, il était occupé à se matérialiser avec la conscience que les mougiks ses aïeux apportaient dans cette sorte d'opération.

Cependant, l'adoration passionnée de sa femme ne cessait pas de dominer le malheureux au milieu même de ses excès; le souci de les lui cacher survivait à l'égarement de sa raison; il y parvenait d'autant plus aisément qu'il s'en fallait de beaucoup que son opulence l'eût affranchi des goûts et des affinités de sa classe. La maxime du serf russe, la meilleure des liqueurs est celle qui tue d'un seul verre, cri de damné qui peint l'enfer d'où il est sorti, était restée pour lui un article de foi. Il dédaignait les vins de France et d'Espagne, boissons insipides à son palais, sans action sur son cerveau, et quand la nuit était venue, s'échappant de sa demeure, il gagnait quelque taverne des faubourgs, où des alcools corrosifs avaient bientôt raison des pensées qui l'obsédaient. Alors chancelant, mais conservant rigoureusement le dernier vestige d'intelligence qui lui était indispensable pour retrouver son chemin, il regagnait sa maison, se laissait tomber dans quelque coin et s'assoupissait de ce sommeil tourmenté, mais lourd, presque léthargique, qui caractérise les ébriétés de cette catégorie.

Un jour que le marchand avait peut-être moins rigoureusement observé les doses de son élixir que de coutume, il ne put dépasser un certain hangar qui servait à abriter ses marchandises et qui se trouvait dans une cour qu'il devait traverser pour gagner son appartement. Là, le dieu des ivrognes lui ménageait, dans un tas de rognures de cuirs, une couche peu moelleuse à la vérité, mais où, en dépit de la neige que le vent amoncelait sur son corps en guise de couverture, il sommeilla avec l'indifférence du bon temps, alors qu'il ne connaissait point d'autres soucis que ceux que lui donnaient les jambes du comte Laptioukine.

Il était déjà tard lorsqu'il se réveilla; quand il sortait de ces anéantissements, ce n'était ni sans peine ni sans effort qu'il recouvrait ses facultés éteintes; mais ce jour-là une vision soudaine précipita cette espèce de résurrection; il venait d'apercevoir sa femme assise à ses côtés, le coude appuyé sur ses genoux, la tête reposant sur sa main et fixant sur lui un regard chargé d'une expression douloureuse.

Nicolas s'attendait si peu à la trouver là à cette heure encore matinale, que, pendant quelques secondes, il crut rêver. Il frotta ses paupières tuméfiées et alourdies, il se redressa en éparpillant les blancs flocons de son manteau de frimas, et, grimaçant un sourire:

--Pardonnez-moi, Sacha, murmura-t-il d'une voix étranglée.

Elle s'était déjà levée et grave, presque solennelle, les yeux pleins de flammes, les lèvres contractées, la narine frémissante; d'un geste, elle lui fit signe de la suivre. Elle le conduisit dans sa chambre; quand la porte en fut fermée, elle se laissa tomber sur un siège et la douleur qui l'oppressait déborda en sanglots.

Nous n'avons pas à revenir sur l'impression que les larmes d'Alexandra produisaient, sur le pauvre Makovlof; il était déjà à genoux devant elle et les mains jointes, il répétait encore: