--Parlez-donc, parlez vite, qu'exigez-vous, chère âme?
--Hélas! j'espérais que tu ne l'avais pas oublié! Ce que je veux, ce que j'exige, c'est que tu sois libre afin que je puisse t'appeler autrement que mon frère.
Ces derniers mots, la jeune femme les avait prononcés à demi-voix, mais avec une expression de chaste tendresse qui, un peu forcée peut-être, n'en caressa pas moins l'oreille du marchand plus doucement que la plus harmonieuse des musiques et le plongea dans une sorte d'extase; son visage pâle s'était empourpré, ses yeux rayonnaient, des gouttes de sueur perlaient sur son front.
Quand il fut parvenu à dominer cette émotion, il recommença le récit quelque peu diffus et fortement accentué d'imprécations, de malédictions, de cette visite au comte Laptioukine, dont sa femme connaissait déjà quelques détails.
--Oui! dit-il en terminant, je l'ai prié, je l'ai conjuré, je l'ai invoqué comme on ne doit invoquer que Dieu, et le barbare ne m'a répondu que par des sarcasmes.
--Je veux que tu sois libre, répéta avec plus de force la belle Moscovite, qui avait, donné de nombreux signes d'impatience pendant la narration de son mari.
--Soit, dit Nicolas avec une angélique résignation; je vais repartir pour Kalouga, je braverai les railleries comme j'ai bravé la colère du seigneur; ce ne sera plus la moitié de ma fortune que je lui offrirai en échange de cet affranchissement qui me vaudra ton amour, ce sera toutes nos richesses.
--Tes richesses, insensé, tes richesses! Ce vieillard qui a déjà un pied dans la tombe les repoussera d'une main dédaigneuse! Tes richesses, mais il leur préfère une seule des jouissances qu'il trouve dans nos tortures.
--Mais que faire? que faire alors? s'écria le marchand éperdu.
--Écoute, frère: Si l'un des mougiks de tes magasins choisissait sous tes yeux le plus beau de tes cuirs et s'enfuyait en l'emportant, me demanderais-tu ce qu'il faut faire?