Ce Numéro 13 est situé chez Paul Brébant, le restaurateur des masques et des artistes. Une femme du monde veut savoir ex-professo comment il faut s'y prendre pour se faire faire la cour dans un cabinet particulier. Au bal de l'Opéra, où elle est allée convenablement défigurée, elle avise un cavalier, se fait inviter par lui à souper d'une douzaine d'huîtres et d'un poulet froid (il y en a toujours d'excellents chez Paul Brébant). Pendant le souper, le galant fait sa cour et, dès le lendemain, on se met en passe de se marier. Voilà le Numéro 13. Il n'est pas tout à fait sorti du sac à la malice, comme vous voyez.
Si ce lever de rideau est une idylle un peu frappée, en revanche la Marquise, de MM. Eugène Nus et Adolphe Belot, est un drame un peu bien compliqué. Vu la chaleur tropicale qu'il fait en ce moment, dispensez-moi d'entrer dans la dissection de l'ouvrage. Quelques paroles d'analyse, et, en conscience, ce sera bien assez.
Voilà une trentaine d'années, une des célébrités du demi-monde d'alors a pris tout à coup la vie à grandes guides en dégoût. On l'avait surnommée la Marquise. Marquise de qui? marquise de quoi? il n'importe. Le monsieur qui veillait sur elle étant venu à mourir, elle s'était tournée du côté d'une jeune fille qu'elle avait et, pour l'élever, avait dit adieu aux prouesses de la cocotterie. Bien mieux, cachant et son passé et son nom, elle avait donné à sa fille une dot de 200,000 fr., ce qui fait comprendre qu'elle l'avait mariée très-honorablement à un excellent et très-loyal garçon. Y a-t-il des secrets dans le monde? Un proverbe italien prétend que non. Il est toujours très-certain que ni l'ombre de la province, ni le temps, ni l'habileté, n'ont pu réussir à garantir la Marquise des conséquences de sa vie d'autrefois. Au fond de la Bretagne, dans la province la plus calme de la France, un galantin sur le retour, que le hasard pousse par là, rencontre l'exilée volontaire et s'écrie: «Eh! c'est la Marquise!» Tout le château de cartes de l'ancienne belle s'écroule en un instant.
Vous voyez d'ici ce qui en résulte. Si l'ex-marquise avait seule à souffrir de cet état de chose, ce serait juste, partant d'une moralité saisissante. Mais le gendre qui a reçu les 200,000 francs de dot a plus à souffrir qu'elle encore. Cet argent, il veut le rendre; il cherche et il finit par trouver les moyens de s'en défaire. C'est donc pour le mieux; mais il me semble que cette surabondance d'épisodes finit par refroidir l'intérêt. On dira sans doute avec quelque raison: «Mais tout cela est pris dans les mœurs du Paris moderne. Tel procès, qu'on n'a pas oublié, a justement révélé au public des faits absolument semblables à ceux-là.» D'accord.--Le Palais de Justice, bien plus que le théâtre, nous fait voir clair dans les coulisses du monde actuel, mais tout ce qui se fait dans l'enceinte des tribunaux n'est pas forcément bon à être reproduit au théâtre.
Il y a évidemment du talent et beaucoup d'habileté scénique dans la Marquise. On se rappelle Miss Multon, des mêmes auteurs, qui a bien une lointaine parenté avec la pièce nouvelle. Mais, voyons, n'en finira-t-on pas sur les scènes de genre avec cette poétique si sombre? Comment! toujours de l'horrible! Là où, jadis, on était sûr de trouver à s'égayer, le spectateur n'ose plus s'aventurer aujourd'hui qu'avec une demi-douzaine de mouchoirs de poche pour essuyer un torrent de larmes.--Il n'est pas agréable de pleurer au théâtre,--surtout en été. Si vous ne savez plus nous faire rire, ne nous condamnez pourtant pas au larmoiement à perpétuité.
Philibert Audebrand.
LA CABINE-LABORATOIRE DU CHALLENGER, NAVIRE CHARGÉ
D'EXPLORER LE FOND DES MERS.
BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE
Rouen, promenades et causeries, par M. Eugène Noël (1 volume in-18. E. Schneider à Rouen.)--Encore un livre de voyage! Non, de promenades tout au plus. M. Eug. Noël, ce lettré exquis, éditeur et annotateur de Rabelais, peintre de la vie des fleurs, s'est attaché à nous donner la monographie même de Rouen, sa ville natale, de ses coins curieux, de ses souvenirs, de ses grands hommes. Ces sortes de travaux sont des plus intéressants et instruisent même les érudits. Il y a par exemple dans ce livre de M. Eug. Noël un chapitre capital sur Corneille, ses relations avec la famille Pascal et sa maison de Petit Couronne. Le chapitre qui porte pour titre Molière à Rouen est aussi d'un très-grand intérêt. Notez que l'érudition de M. Noël n'a rien de rébarbatif, quelle est avenante au contraire et parée de toutes les grâces d'un style qui ne fait point sans raison penser à Michelet. C'est dire ce que vaut un tel livre, un des plus agréables à coup sûr que j'aie rencontrés depuis longtemps.