L'atelier d'élèves ne ressemble en rien à l'atelier du maître. Ce dernier, jadis assez modeste--témoin la gravure si connue de celui d'Horace Vernet--peu à peu s'est enrichi; les meubles moyen âge ont commencé la métamorphose, puis sont venues les belles étoffes, les armes curieuses, les œuvres d'art; on en a fait un salon; les tapis ont couvert le plancher; au classique poêle de faïence a succédé la madone-calorifère; plus de chevalets en bois blanc--du chêne.--Ce n'est plus la blouse de charretier que revêt le maître de ces lieux, c'est l'élégant costume de velours, le saute-en-barque soutaché. Mais le tabac y a acquis droit de bourgeoisie depuis le modeste brûle-gueule, la cigarette espagnole, le cigare de la Havane, jusqu'au chibouque au riche bouquin d'ambre, au narguilé ressemblant à Laocoon dévoré par les serpents, en passant par toutes les variétés de la pipe allemande, hollandaise; tous les moyens sont employés pour activer cette opération chimique qui se nomme la combustion de la nicotiane--vulgo,--fumer, à moins que..., mais quel est de nos jours le peintre qui ne fume pas.

Le contraste est grand entre l'atelier du maître et celui des élèves. Ici, des murailles couvertes d'inscriptions qui ne figureront jamais dans les cours de la bibliothèque, des charges dessinées au fusain, et sur lesquelles on essuie le résidu des palettes, pour tous meubles, quelques bosses, quelques études peintes ou au crayon, la table du modèle, un poêle assez souvent en fer, des tabourets de hauteurs différentes, et une forêt de chevalets enchevêtrés les uns dans les autres, depuis l'aristocratique chevalet à crémaillère jusqu'à celui percé de trous et où deux chevilles supportent la toile. Quelques-uns même sont privés de l'appendice qui sert à les maintenir debout et que l'on nomme la queue; de notre temps, ceux-ci étaient surnommés: à la Titus; on trouve à les utiliser en les appuyant contre le mur; bien qu'invalides, ils font un service aussi actif que les autres. On comprend que la chute d'un chevalet entraîne celle de tous les autres; c'est un véritable jeu de capucins de cartes; ce sinistre se produit rarement, mais quand il arrive, que de toiles crevées, de boîtes à couleurs renversées! chacun cherche à repêcher son bien; peu à peu l'ordre se rétablit, les blessures sont pansées, et on finit par rire..., parce qu'on rit de tout dans un atelier d'élèves.

C'est ici le moment de dire quelques mots sur l'organisation de l'atelier. Il est ouvert toute la journée; mais le véritable travail, celui de l'étude du nu, dure cinq heures par jour, de huit heures du matin à une heure de l'après-midi en hiver, de sept heures à midi en été. D'avance les différentes semaines ont été distribuées aux modèles qui doivent poser, et le lundi matin tout le monde est à son poste, le modèle sur la table, les élèves combinant une pose qui doit être la même pendant toute la semaine. Quand elle est acceptée par la majorité, l'appel commence; les premiers nommés dans cet appel seront les derniers la semaine suivante pour remonter successivement par fractions de cinq ou six. On comprend l'avantage de choisir la place où l'on doit travailler selon l'aspect plus ou moins favorable pour l'étude, mais cet avantage doit être, partagé par tous. Il n'en est pas de même à l'académie du soir dont, plus loin, nous dirons quelques mots.

Jadis, les nouveaux venus étaient obligés de subir sous le nom de charges des vexations sans nombre. Nous mentionnerons à peine les moustaches au bleu de Prusse, la couleur la plus difficile à enlever, et dont les traces subsistent pendant quelques jours, les fumigations faites avec les torche-pinceaux enduits d'une huile nauséabonde que l'on brûlait dans le nez du récipiendaire, et autres plaisanteries d'un goût plus contestable encore, pour arriver au supplice de l'échelle. Il consistait à attacher fortement le patient sur une échelle renversée que l'on redressait ensuite, de façon qu'il eût la tête en bas, et on le laissait ainsi presque jusqu'à la suffocation... Ces épreuves n'ont heureusement plus cours aujourd'hui; ainsi que les brimades des écoles militaires, elles ont disparu pour ne renaître jamais.

Ce n'est pas dans les écoles que nous essayons de décrire que les élèves apprennent l'a, b, c, du métier; pour y entrer, il faut avoir déjà une certaine pratique, être capable de copier assez correctement un modèle dessiné, de faire une étude d'après la bosse; et pourtant, avant d'arriver à ce grand desiderata--de tout commençant--peindre une figure d'après nature--faire une académie--selon le mot admis--hors des ateliers--il faut pendant quelques mois se borner à dessiner. Il y a une hiérarchie parmi les étudiants. Ceux que le maître n'a pas jugé assez avancés pour leur permettre d'aborder encore l'étude de la nature, doivent se contenter de copier quelques bons dessins originaux, soit du professeur, soit d'un autre maître. A ce moment l'élève prend le nom d'asticot ou de rapin, non le rapin de vaudeville, espèce de domestique gouailleur, moitié voyou, moitié artiste, véritable gamin de Paris, affublé d'un nom grotesque.--Ceux-là, nous ne les avons jamais connus.--Ce sont généralement des jeunes gens timides, n'osant élever la voix devant leurs anciens et faisant ainsi la première partie de leur noviciat.

De rapin, on passe--dessinateur.--On n'a pas encore le droit de saisir la palette. Au premier rang, devant la table du modèle, on voit un demi-cercle de tabourets bas sur lesquels sont assis ceux qui sont promus à cette dignité. Le carton sur les genoux, ce n'est encore que sur du papier qu'ils peuvent essayer de reproduire le modèle qui pose devant eux. Là, plus de belles hachures, plus de traits imperturbables comme au collège; on commence à comprendre qu'il y a autre chose à chercher que l'adresse de la main, que la forme n'existe pas seulement dans le contour extérieur. C'est un commencement de révélation.

P. Blanchard.

(La fin prochainement.)

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