--Peut-être n'avaient-ils pas ce que Dieu vous a prodigué, frère, dit Alexandra rêveuse.
--Quoi donc? Le courage? répliqua le mari en se redressant.
--Non, les richesses! A l'époque où nous vivons, dans un projet comme celui-là, c'est sur elles surtout que nous devons compter. L'amour de la justice, le sentiment de la dignité, la passion de la liberté, la haine de l'oppression, se sont effacés du cœur des hommes, l'égoïsme et la cupidité tiennent leur place; avec de l'or vous réveillerez leur courage engourdi; avec de l'or vous trouverez des complices.
A ce mot de complices, Nicolas avait fait un soubresaut.
--Permettez, Sacha, permettez, dit-il; mais il me semble que vous allez un peu vite; avant de me donner des complices, attendez du moins que je sois décidé à quelque chose.
Cette réponse indique suffisamment que l'homme à obrosk du comte Laptioukine était passablement réfractaire à la contagion de l'esprit révolutionnaire que sa compagne essayait de lui transmettre. Si peu heureux qu'eût été le choix de son premier conjuré, celle-ci ne se découragea pas; elle lutta pied à pied contre les objections que lui opposait son mari; elle fit vibrer toutes les cordes de son âme en appuyant de préférence sur celle dont, par expérience, elle connaissait la sensibilité; le voyant ébranlé, elle fit luire à ses yeux un si séduisant mirage de leurs félicités futures, que Nicolas Makovlof, une fois de plus vaincu par sa tendresse pour sa femme, abjura d'un seul coup son respect pour les institutions de son pays en général et pour la personne vénérée du tsar en particulier, son horreur des moyens violents et jusqu'à un certain souci de sa conservation personnelle, qui n'était pas tout à fait étranger à la puissance des deux premiers arguments. Passant immédiatement de la réserve à l'enthousiasme, peu s'en fallut qu'il ne partît en guerre à l'heure même, et le charmant apôtre qui l'avait catéchisé se vit, à son tour, forcé de tempérer l'ardeur de ce bouillant néophyte.
LES DERNIÈRES CARTOUCHES, DÉFENSE D'UNE MAISON CERNÉE PAR L'ENNEMI.
D'après le tableau de M. de Neuville (Salon de 1873).
XIII
Le feu sacré dont Alexandra était parvenue à embraser l'âme de son mari s'éteignit cependant plus vite encore qu'il ne s'était allumé.