Nicolas Makovlof était un homme de bon sens, il connaissait son pays. Il savait à quoi s'en tenir sur la valeur réelle des conspirations russes, variétés des pronunciamentos, plus militaires que civiles, qui ne mettent la question de l'affranchissement des serfs en avant que pour déguiser sous un vernis de popularité les ambitions serviles, les rivalités d'antichambre qui les font éclore. Il n'ignorait pas davantage la difficulté de trouver des prosélytes sincères et convaincus pour une œuvre semblable dans les classes inférieures. Jugeant un peu plus sainement qu'Alexandra du degré de confiance que méritaient ses compatriotes les marchands et les mougiks, il admettait parfaitement avec elle qu'aucun d'eux n'aurait la magnanimité de repousser l'or qu'il leur offrirait, mais il était également persuadé qu'ils ne l'empocheraient qu'avec la pensée secrète d'en mériter le double en dénonçant le complot. A la seule pensée du rôle qu'il aurait à jouer dans des marchés comme ceux-là, le marchand frissonnait de la tête aux pieds.
Nous devons encore ajouter qu'il n'avait décidément aucune espèce de vocation pour les aventures dramatiques. Sans doute ses chagrins, les cruelles épreuves dont son amour pour sa femme avait été l'occasion, l'avaient sincèrement et profondément dégoûté de la vie. Mais les diverses manières d'en sortir ne lui étaient nullement indifférentes, et la perspective de la potence avait le privilège de le raccommoder avec l'existence.
A peine Nicolas Makovlof fut-il soustrait à l'espèce de fascination que sa femme exerçait sur lui, que, son cerveau ayant exécuté une demi-douzaine de variations sur les thèmes ci-dessus, il se trouva guéri de ses velléités séditieuses. Son impérial homonyme, S. M. Nicolas Ier, retrouva en lui le plus soumis et le plus respectueux de ses sujets. Il n'était plus que le servage qu'il continuait de maudire avec toute l'énergie dont il était susceptible; mais il y avait deux années qu'il en était ainsi, et cette révolte passive, ne l'ayant jamais empêché d'acquitter très-régulièrement son obrosk, ne tirait pas à conséquence.
Ayant ainsi terminé leur campagne, les idées du marchand revinrent à l'objet ordinaire de ses préoccupations. Il chercha quelles pouvaient bien être les raisons qui avaient déterminé cette fièvre d'émancipation chez Alexandra. Avec cette présomption dont il nous a déjà donné tant de témoignages, il n'en découvrit qu'une, et celle-là lui fut singulièrement agréable. Il n'était plus douteux que sa femme ne partageât enfin l'amour auquel, si longtemps, elle était restée rebelle. Si elle souhaitait si ardemment la destruction de l'état social de leur pays, c'était uniquement parce que cette chute devait marquer l'heure où leur ménage deviendrait un ménage comme tous les autres. Cette heure, elle pouvait tarder encore, si un événement comme celui-là était nécessaire pour qu'elle sonnât; mais Nicolas, qui se piquait de connaître le cœur humain, mesurant la passion qu'il croyait avoir inspirée à sa compagne à la violence des manifestations politiques qu'il venait d'entendre, comptait beaucoup sur cette passion pour reléguer l'indispensable au second plan et pour suffire à triompher des scrupules qui l'avaient, lui, réduit au désespoir. Cette espérance ramena sur ses lèvres le sourire qui en était effacé depuis tant de mois.
Il semblait écrit qu'en ce qui concernait sa femme, la perspicacité du marchand de cuirs serait toujours en défaut: cette exaltation politique dans laquelle il n'avait vu qu'un caprice, dont il s'était peu inquiété, comptant sur le temps, sur un autre caprice féminin pour en délivrer Alexandra, semblait devoir, au contraire, passer à l'état d'idée fixe. Le lendemain, les jours suivants, elle revint à la charge, ne manifestant aucun doute sur la sincérité des résolutions de son mari, mais l'accusant de tiédeur et gourmandant le peu de zèle qu'il apportait dans la mise à exécution de leurs desseins. L'acharnement qu'elle mettait à le stimuler au nom de ce qu'elle nommait la cause sainte prit peu à peu un tel caractère de persécution, qu'après avoir été un instant rasséréné, Nicolas se trouva derechef plus tourmenté et plus perplexe que jamais il ne l'avait été.
Résister ouvertement à des volontés si péremptoirement exprimées par l'adorée Sacha, il n'y avait pas à y songer; d'un autre côté, depuis que la sagesse l'avait ramené à la clémence, il tenait essentiellement à ne point se brouiller avec son souverain. Il fallait donc trouver un moyen de concilier ces deux partis en apparence inconciliables. Heureusement Nicolas Makovlof avait fait auprès du comte Laptioukine un certain apprentissage de la diplomatie, et pour les diplomates de semblables tours de force ne sont que des jeux d'enfant.
Un beau jour, joyeux, se frottant les mains, il annonça à Alexandra qu'il avait confié ses projets à un de ses collègues de la première guilde, homme à obrosk comme lui, lequel trafiquait d'étoffes de l'Inde et de la Chine. Non-seulement Babovskine, c'était le nom du marchand de soieries, était disposé à s'associer à cette revendication de leurs droits, mais encore il lui avait avoué à son tour que, malgré les rigueurs du gouvernement, ces idées comptaient à Moskow beaucoup d'adeptes, entre lesquels une certaine organisation existait déjà. Avec le concours d'un homme aussi important que le riche marchand de la Tverskaia, l'association devait rapidement étendre des ramifications dans les provinces; elle serait bientôt assez forte pour extirper de la vieille terre jusqu'au dernier vestige de la tyrannie; enfin il lui avait proposé de le présenter à ces généreux citoyens.
Lorsqu'elle vit ses aspirations en si bon chemin et si près de passer à l'état de réalités, Alexandra, transportée, s'élança au col de son mari et l'embrassa.
Depuis le jour où le pope avait béni son union avec Nicolas Makovlof, c'était la première fois qu'elle s'abandonnait à une pareille expansion.
Hélas! ce baiser devait avoir de déplorables conséquences.