C'est un beau jour pour l'élève que celui où le maître lui a permis de prendre rang parmi les peintres.--Depuis longtemps déjà il s'est familiarisé avec la palette, et c'est dans les galeries du Louvre ou du Luxembourg que commence généralement l'initiation. Il serait curieux de savoir l'effet que pourrait produire sur les grands maîtres la vue de ce que, sous prétexte d'études, on se permet de faire de leurs chefs-d'œuvre; probablement le même que celui que devait causer à Rossini d'entendre exécuter l'air--Di tanti palpiti--sur l'orgue de Barbarie. Quelle que soit pourtant l'insuffisance de ces premiers essais, ils permettent à l'élève de se présenter devant le modèle avec un commencement d'expérience; la première difficulté est vaincue, celle de s'être rendu maître des moyens d'exécution; le reste viendra plus tard, à l'aide des bons conseils du maître, à la vue de la nature et beaucoup aussi par la comparaison que l'on fait de sa manière de la voir, de la reproduire, avec celle des camarades plus avancés; ce sera une étude involontaire, dont on n'a pas conscience, et qui cependant aura une influence quelquefois décisive sur le talent futur du jeune commençant.

Comme dans presque toutes les réunions de jeunes gens, à l'atelier règne l'égalité la plus absolue. Ce n'est qu'à l'heure du déjeuner que se révèle l'aristocratie de la fortune. Des bottes de radis, des cervelas, de minces triangles de fromage de Brie, un gros morceau de pain issu de la maison paternelle, voilà le déjeuner des prolétaires; il est arrosé avec l'eau claire de la fontaine; dans la saison des fruits, groseilles, cerises, dans la feuille de chou traditionnelle, viennent varier le menu. Aux opulents, les œufs sur le plat, la saucisse crépitante dans la poêle, le beef-steak réfractaire, le carafon de vin dans quelque crémerie du voisinage.--Il est une chose égale pour tous,--l'appétit.

Si quelquefois l'amateur est un fléau dans l'atelier d'un peintre, il n'en est pas de même dans celui des élèves. D'ailleurs, il ne vient pas pour passer le temps, pour tuer des heures d'ennui; c'est en qualité d'étudiant que la porte lui en est ouverte. Dès le premier jour il a pris l'esprit de corps,--d'atelier,--voulions-nous dire; il comprend que sa position sociale ne lui donne aucun privilège; aussi n'essaye-t-il jamais de la faire sentir,--et peut-être l'amitié d'atelier est-elle plus persévérante que celle du collège, quel que soit le point où l'art soit parvenu par la suite.

L'académie du soir, à l'École des beaux-arts, est un complément nécessaire de l'éducation du jeune peintre. La salle d'étude se compose d'un vaste hémicycle disposé en gradins; au centre, la table du modèle. Un système ingénieux d'éclairage répand une lumière égale sur tous les élèves, tandis qu'un foyer lumineux se projeté sur le modèle. Le banc supérieur est adossé à une sorte de chevalet courant où les élèves sculpteurs posent leur--fond,--sur lequel ils copieront le modèle en bas-relief; ici, où ne fait que dessiner ou modeler, et la séance est de deux heures. C'est le professeur de semaine qui donne la pose le premier jour, et les élèves ne sont admis à entrer que quand elle est déterminée; mais il n'en est pas de même ici qu'à l'atelier, c'est le mérite qui donne le droit de choisir la place que l'on occupera pendant toute la semaine. A cet effet, deux fois par an a lieu ce que l'on nomme le concours des places. Trois semaines de suite le modèle garde la même pose; pendant chacune d'elles, une fraction des concurrents dessine ou modèle la figure du mieux qu'il peut, et à la fin du concours les œuvres sont jugées par les professeurs réunis, qui les classent par rang de mérite. On voit qu'il n'y a guère que le tiers des prétendants appelés à profiter de cet enseignement. Une salle semblable est destinée à l'étude des modèles de l'antiquité d'après les plâtres moulés sur les chefs-d'œuvre de nos musées; pour y être admis on passe par le même concours. C'est avec un grand battement de cœur que l'on va le lendemain du jugement visiter les listes affichées: heureux celui dont le nom figure sur les deux, il est assuré de six mois de fructueuses études!

Le professeur vient chaque jour, et pendant le temps qu'il reste chacun a le droit de lui porter son travail pour recevoir ses conseils.

Chaque semestre est coupé par un autre concours, celui des médailles. Celui qui a obtenu cette distinction est dès lors affranchi de concourir aux places; tout le temps que l'on passe à l'école on entre de droit à l'étude du modèle vivant et de la bosse, et, privilège précieux, l'appel commence par les médaillistes. Tant pis pour les derniers--appelés,--souvent ils ne trouvent pas à se placer. Il y a trois classes de médailles qui s'obtiennent successivement.

D'autres concours existent à l'École des beaux-arts: la tête d'expression, le torse, l'esquisse, ou première composition d'un tableau, la perspective. Les deux premiers sont récompensés par une somme d'argent, les autres par des médailles, mais qui ne donnent pas droit à l'étude du modèle vivant et de la bosse.

Vient enfin le grand jour, celui du concours qui doit conduire à Rome le favorisé du talent. Tout élève inscrit à l'École peut se présenter à la première épreuve. Un sujet est donné par le professeur de semaine, qui le lit le matin aux élèves assemblés, et avant la fin de la journée chacun doit avoir exécuté sur une toile de mesure pareille une esquisse d'après le programme donné. Si le silence est strictement observé pendant l'étude du soir, pendant les derniers concours il n'en est pas de même: aussi quel vacarme! et c'est pourtant au milieu de ce bruit qu'il faut chercher une idée! C'est dans une vaste salle que les élèves sont réunis; là se trouvent les représentants de tous les ateliers. Chacun cherche à s'isoler pour qu'un camarade ne vienne pas voler--son idée,--car la question d'exécution ne tient pas beaucoup de place dans ce concours; que de rideaux ingénieux, que de petites tentes inviolables!... Nous avons vu cette salle représenter assez bien un camp de bohémiens; beaucoup cependant ne prennent pas tant de précautions, ils se fient à la loyauté de leurs voisins.

Parmi tous ces prétendants, vingt concurrents sont choisis pour exécuter une figure peinte d'après nature un peu plus grande que celles que l'on fait à l'atelier. C'est parmi ces vingt que les professeurs réunis désigneront ceux qui--monteront en loge,--dernière étape du chemin qui doit conduire l'un d'eux à la Ville éternelle.

Les loges sont établies dans un bâtiment qui se trouve sur la gauche du palais des beaux-arts, lorsqu'on arrive par la rue Bonaparte, C'est une série de petits ateliers assez commodes, parfaitement éclairés, tous pareils, et donnant dans un long corridor. Les cellules d'un couvent en donneraient une idée assez exacte. Chaque concurrent doit s'isoler dans son atelier et n'en permettre l'entrée à aucun de ses compagnons. Un gardien vigilant surveille l'exécution de cette consigne; les modèles seuls ont le droit de pénétrer dans tous, mais tout étranger en est sévèrement exclus, et ne pourrait d'ailleurs franchir la première porte. Jadis on fouillait les concurrents venant du dehors, de crainte qu'ils n'apportassent quelque document, quelque étude du maître pouvant faciliter leur œuvre. Cette coutume blessante est abandonnée aujourd'hui.