Le sujet du tableau est donné par le professeur de semaine le premier jour de l'entrée en loges. Pour que les élèves sachent bien qu'aucun d'eux n'est favorisé aux dépens de ses camarades, plusieurs programmes sont mis dans une urne, et on tire au sort celui qui doit être le sujet du concours. Le professeur lit d'abord ce programme, chacun en prend copie, se retire dans sa loge, et ne peut franchir la porte extérieure avant d'avoir laissé un calque de son esquisse, qui sera déposé au secrétariat jusqu'au jour qui décidera de son sort. Il ne doit rien changer à l'ordonnance de son tableau, ce serait un cas à être mis hors de concours; mais généralement cette esquisse est faite de manière à laisser beaucoup de marge à l'interprétation.

Ici, nous abandonnons le jeune artiste à ses destinées futures, aux joies du triomphe de l'élu. Depuis le commencement du siècle soixante-douze lauréats auraient pu nous initier à la vie que l'on mène à la villa Médici; combien arriveront à la célébrité? C'est le secret des dieux, mais il est une remarque assez singulière, c'est que le dernier grand prix de Rome accordé à la fin du siècle dernier l'a été à Ingres, dont l'influence dans les arts devait être si grande dans le siècle suivant.

P. Blanchard.

P. S.--Depuis quelques années des changements importants ont été faits dans les études à l'académie; nous n'avons pas à les juger, et nous ne pouvons que désirer qu'ils nous donnent des artistes d'un talent plus complet que celui des Paul Delaroche, Eugène Delacroix et de quelques autres maîtres qui, depuis le commencement du siècle, ont élevé l'art de la peinture à un degré supérieur à celui des autres nations.

LES THÉÂTRES

Théâtre-Français.--Chez l'avocat, comédie en un acte, par M. Paul Ferrier.

Ceux qui professent encore le culte de l'alexandrin carré ont manifesté quelque étonnement de voir une pièce si court-vêtue faire son entrée dans la maison des Muses sévères. Jugez donc! Un gommeux ou peu s'en faut qui est allé au Tréport pour y passer une saison de vingt jours, pour y prendre le frais sur le sable de la mer, pour s'y rajeunir, et qui s'en revient à Paris avec un ange qu'il a récemment épousé! L'ange est un diable, cela va sans dire. Mieux eût valu, dit-il, rester «à souper avec les cocottes». C'est bien ainsi qu'il parle. Bref, le mariage, à peine fait, est à défaire. On se rend chez l'avocat en vogue afin de le mettre en pièces.

Par le fait d'un hasard qui s'est renouvelé souvent, le mari rencontre madame chez l'avocat. Il venait chercher un maître homme en état de le débarrasser de sa femme; il s'y trouve face à face avec l'ange lui-même, qui vient demander à l'homme éloquent de la débarrasser de son mari. Vous voyez d'ici la situation. Le comique y abonde. Posture amusante de l'avocat qui devient juge, prêtant tour à tour l'oreille aux plaintes des deux parties. Un avocat qui écoute au lieu de parler! voilà un prodige! Le dénoûment, on l'a déjà prévu sans doute. Ils s'étaient séparés pour un rien; c'est pour un rien aussi qu'ils se raccommodent.

Chez l'avocat est une véritable comédie d'été, très-alerte, piquante, vraie, à cent lieues des pleurnicheries qu'on voudrait mettre à la mode chez nous. Ajoutons qu'elle est écrite en vers libres, c'est-à-dire d'un grand sans-gêne pour le fond et d'inégale grandeur pour la forme.--Tout ce charmant babillage, peut-être trop boulevardier, est, du reste, merveilleusement débité tant par Coquelin que par Mlle Sarah Bernhardt.--Le succès n'a pas été douteux un seul instant.

Savez-vous de quoi il faut féliciter le Théâtre-Français à propos de Chez l'avocat? C'est de remettre en honneur la pièce en un acte, qu'on avait trop laissée, tomber en désuétude, Dieu sait pour quelles grosses machines, si bien bourrées de prétentions et d'ennui. L'art dramatique est fortement malade; tout engage à le traiter en convalescent. Puisque les scènes de genre, mentant à leur tradition, s'obstinent dans le grand drame larmoyant et sombre sous prétexte de comédie sociale, il est pour le mieux que le premier théâtre du monde les ramène par l'exemple à ce qu'ils devraient faire. La pièce, en un acte, vous allez le voir, refleurira aux applaudissements des bons esprits; c'est absolument comme la nouvelle, qu'on se remet à préférer au gros roman vide et indigeste.