Cet événement a une importance trop considérable pour que nous nous bornions à lui consacrer quelques lignes: pas à pas, nous avons suivi l'étranger, nous avons assisté à toutes les fêtes auxquelles a donné lieu son départ, élan d'enthousiasme spontané qui, sauf à Charleville, n'a provoqué aucun tumulte.

L'évacuation a commencé naturellement par les points les plus éloignés; chaque jour amenait un nouveau départ. Rethel, puis Mézières, Charleville, Sedan.

Un incident a marqué la marche des Bavarois de Charleville à Sedan. Plusieurs soldats ont succombé à la fatigue et à la chaleur. En défilant devant la statue de Turenne, plusieurs de ces malheureux sont tombés, et les coups de leurs sous-officiers ont été impuissants à les relever.

La population a, dans cette circonstance, oublié tous les griefs qu'elle avait contre ces mêmes soldats qui, trois années auparavant, avaient incendié Bazeilles, tué des femmes, des enfants. Les pompiers de la ville ont escorté à leur dernière demeure les victimes que les Allemands avaient laissées derrière eux.

Les pompiers de Sedan honorant ceux que l'on a si justement nommés les pompiers de Bazeilles, quel spectacle et quelle éloquente leçon!

Après Sedan est venu le tour de Toul: cette pauvre ville bombardée pendant la guerre n'avait pas eu trop à souffrir de l'occupation; le hasard lui avait donné pour commandant de place un enfant même de la ville, un Prussien né à Toul en 1815. Aussi l'étranger n'a-t-il ici fait aucune de ces démonstrations qu'il recherche si volontiers ailleurs. Pas de musique bruyante, de bravades inutiles. A quatre heures du matin, les troupes s'éloignaient par la porte de Metz, franchissant ces remparts que leurs obus avaient à moitié détruits. Au même instant, les maisons se couvraient de drapeaux, les rues étaient jonchées de mousse et des ares de verdure et de fleurs enlaçant les croisées donnaient à l'héroïque cité un aspect vraiment féerique.

A Nancy, l'évacuation avait une importance toute spéciale, à cause de l'agglomération de la population et du nombre d'Alsaciens-Lorrains qui s'étaient réfugiés dans cette ville pour conserver leur qualité de Français.

Il n'y avait d'ailleurs à craindre ni trouble, ni tumulte; le contact était forcément de chaque jour, et en toute circonstance les Nancéens avaient prouvé que l'on pouvait se fier à leur patriotisme et à leur sagesse. Entre les Allemands et les Français se dressait une barrière plus inflexible que les sentinelles, qui ne permettait aucun rapprochement.

Chaque soir, à neuf heures, au moment où les habitants se pressaient sur la place Stanislas, la trompette allemande donnait le signal de la prière, mélodie étrange, sauvage, qui rappelle le choral de Luther. Aussitôt le poste prenait les armes et se rangeait sur deux lignes; devant elles, l'officier psalmodiait une courte prière que les hommes écoutaient tête nue.

La foule regardait ce spectacle si nouveau pour elle, et pas un cri, pas une provocation ne se produisait.