Notre héros roulait donc vers Moskow dans d'assez agréables dispositions. La confession dont nous venons d'être les interprètes ne nous empêchera pas d'affirmer que la pensée de la bien-aimée ne l'absorbait pas moins qu'à l'époque où son amour pour elle l'avait plongé dans un si lamentable désespoir; cependant, nous devons reconnaître aussi que certaines préoccupations subalternes avaient pris chez lui une importance qu'elles n'avaient nullement au temps que nous rappelons. Il était un point sur lequel la fréquentation des Enfants des ténèbres l'avait gâté. Jadis, le rude mougik se préoccupait médiocrement du contenu d'un plat, pourvu que ce plat fut plantureux, et il broyait d'une mâchoire indifférente le salmis de gelinottes comme les concombres salés, la galantine de saumon comme les champignons au vinaigre. Ses nombreuses séances au restaurant de Troitza l'ayant initié aux recherches et aux finesses de l'art de la gueule, il y avait pris goût. Il était resté gros mangeur; mais il était devenu gourmet. Aussi, avant de quitter Odessa, avait-il bondé son drowski des primeurs rares que Constantinople expédié dans cette ville, et de provisions de conserves de toute espèce. Les premières devaient figurer dans les agapes fraternelles de la fameuse société; quant aux autres elles étaient destinées à suppléer au médiocre ordinaire que le voyageur devait trouver dans les maisons de poste, un genre d'auberges que l'on ne rencontre qu'en Russie et qui ne sont pas sans quelque rapport avec le radeau de la Méduse. C'est ainsi qu'avec l'idée que chaque tour de roue le rapprochait d'Alexandra, et les intermèdes gastronomiques que lui ménageait son caisson, le marchand fut à peu près insensible aux fatigues de ce long voyage, fatigues d'autant plus grandes cependant qu'il retrouva la neige dans les environs de Kiew.
En approchant de Kalouga, son cœur se serra et sa physionomie s'assombrit. Tous les incidents de la visite qu'un an auparavant il avait rendu à son seigneur se représentèrent à son esprit, mais au lieu de s'emporter en vaines malédictions comme autrefois, il se demanda s'il ne se trompait pas lui-même sur les dispositions d'Alexandra et, pour la première fois peut-être, il douta de l'infaillibilité de ses ruses et de ses subterfuges; après force réflexions, il resta convaincu que, dans la tâche qu'il poursuivait, le rachat de son obrosk, fallût-il le payer un million de roubles, était encore un moyen plus sûr et plus pratique que la conquête même imaginaire du trône séculaire des Romanoff.
Lorsqu'il s'était rendu à Odessa, il avait évité Kalouga; il n'avait point voulu passer dans le voisinage du maître excentrique et vindicatif auquel il avait le malheur d'appartenir; mais maintenant, sa manière de voir était complètement modifiée.
«Qui ne risque rien n'a rien,» se disait-il; d'ailleurs, ce n'est qu'au figuré que les injures, que les menaces sont sanglantes; elles ne trouent point la peau comme les balles auxquelles Alexandra voudrait que j'exposasse la mienne. Dieu sait s'il m'en a accablé le vieux renard, et, en vérité, n'étaient les singuliers caprices de ma femme, je n'en aurais pas été plus malade. Enfin ne se peut-il pas qu'au seuil de sa tombe, ce pécheur endurci ait été touché de la grâce divine; elle lui inspirera peut-être la miséricorde?
Le traîneau avait fait du chemin pendant que Nicolas se livrait à ce petit monologue; on était à la maison de poste, où aussitôt qu'il eût manifesté son intention de se rendre au château, on lui apprit une nouvelle à laquelle il ne s'attendait guère.
Le comte Laptioukine, qui se portait si bien alors que Nicolas enfonçait des aiguilles dans des figurines de cire, afin d'envoyer celui qu'elles représentaient dans l'autre monde, s'était décidé à ce petit voyage depuis que son riche serf ne s'occupait plus de lui! Il y avait précisément quinze jours qu'il était mort.
G. de Cherville.
(La suite prochainement.)