L'exposition des concours aux grands prix de Rome a eu lieu cette semaine et comme chaque année a attiré la foule à l'École des Beaux-Arts. C'est toujours une émotion dans le monde artistique, un long sujet de discussions, d'appréciations, aussi bien parmi les élèves que parmi les jurés, dont beaucoup savent par expérience l'importance qu'il y a pour un jeune homme à entrer dans la carrière cette palme à la main. Vivre à Rome dans ce centre intelligent de la Villa Médici, en contact quotidien avec les chefs-d'œuvre de l'art moderne et les merveilles de l'antiquité, n'est-ce pas le plus beau rêve de nos jeunes artistes et le plus doux souvenir de ceux qui les y ont précédés.

Le dénigrement est à l'ordre du jour, les fruits secs cherchent depuis longtemps à dénigrer cette utile institution, mais leurs efforts seront impuissants tant qu'elle produira des peintres tels que David, Gros, Ingres, Benouville, Cabanel, Baudry, Regnault; des sculpteurs comme Gortot, Duret, Dumont, Perraud, Mercié.

Le concours de peinture a révélé, cette année, un talent hors ligne; M. Morot, élève de M. Cabanel, a remporté le prix à la presque unanimité des voix, vingt-six sur trente. Il était entré le premier en loge avec une figure peinte que le jury avait beaucoup remarquée; toutefois, son tableau a dépassé toutes les prévisions: c'est l'œuvre d'un talent fait, un des meilleurs prix qui aient encore été exposés.

Le sujet choisi était tiré du CXXXVIe psaume de David «Super flumina Babylonis»: «Nous nous sommes assis sur les bords des fleuves de Babylone et nous avons pleuré en souvenir de Sion. Nous avons suspendu nos instruments de musique aux saules qui sont au milieu de Babylone, car ceux qui nous avaient amenés captifs nous demandaient de chanter les cantiques de Sion, et nous leur répondions; On ne chante pas sur la terre d'exil.»

Le tableau de M. Morot se distingue par un grand aspect, une maestria d'ordonnance, c'est une œuvre forte où tout est bien exprimé; chaque mouvement est absolument juste et par cela même porte avec lui son impression. La scène se passe au bord d'un fleuve qui bat des roches crayeuses sur lesquelles se développe une heureuse composition. Le groupe du premier plan est composé d'un homme dans la force de l'âge, assis, sur la poitrine, duquel s'appuie une femme désolée dont les genoux servent de berceau à deux beaux enfants; ce couple représente bien dans un genre différent la douleur de l'exil, l'un avec l'énergie mâle d'un héros enchaîné, l'autre avec l'épuisement et la douleur féminine. C'est bien là une famille pourchassée, et les deux enfants inconscients qui rient sur les genoux maternels sont d'un heureux contraste. La jeune femme est un admirable type juif; elle conserve quelques débris d'un luxe babylonien: une riche draperie violacée rayée d'or, un voile de gaze fine brune, un cercle d'or et de pierreries d'où s'échappe à flocons sa luxuriante chevelure; à ses pieds, et baignant dans le fleuve, comme abandonnée, une harpe d'ivoire incrusté, d'un charmant effet de coloris. Au second plan, à droite, une esclave agenouillée, crispant ses bras, dans un mouvement rempli d'impression; cette figure dans la demi-teinte est d'un grand effet, d'un grand accent. Plus loin à gauche, des groupes enlacés, et enfin au fond, appuyés au rocher, deux hommes debout se serrant la main dans une étreinte solennelle, en jetant un regard désespéré sur la ville qu'on aperçoit à l'horizon, aux rayons d'un soleil couchant. Pour affirmer la composition, une suite de captifs descendant la montagne; plusieurs suspendent aux branches du chemin leurs lyres, «on ne chante pas sur la terre d'exil». Enfin, un soldat abyssinien, un noir au regard hautain, veille sur les prisonniers dans l'attitude audacieuse d'un vainqueur que rien ne saurait attendrir.

M. Morot a fait preuve d'une extrême habileté de peintre et d'un talent déjà mûr, il n'a pourtant que vingt-trois ans, c'est en outre un dessinateur scrupuleux doué d'un tempérament de coloriste; parmi les morceaux remarquables je citerai la poitrine et la tête de la femme, dont la carnation nacrée forme un heureux contraste avec les chairs basanées de l'homme.

Le deuxième prix a été donné à M. Ponsan, également élève de M. Cabanel. M. Ponsan a fait un bon tableau, dans lequel j'ai remarqué une excellente figure de vieillard, espèce de Jérémie, assis à gauche près d'un groupe bien composé et habilement exécuté. Mon reproche consiste dans le manque total de caractère oriental donné par ce jeune artiste aux personnages de sa toile; c'est d'un aspect moderne et septentrional qui ôte le style à sa composition. Le ciel gris est très-joliment reflété dans le fleuve, mais mal adapté au sujet. On voit au second plan un cavalier barbare, gardien de ce groupe de captifs, dont la silhouette est d'un charmant effet sur le paysage. M. Ponsan est un artiste d'avenir que nous ne doutons pas de retrouver une autre année au premier rang de cette jeune cohorte.

Le deuxième second grand prix a été décerné à M. Rixens, élève de M. Gérome. Il a interprété le sujet d'une manière biblique qui a son mérite; la donnée et l'effet de son tableau sont d'un joli sentiment, mais c'est une peinture froide et ronde qui ne m'est point sympathique.

Je citerai néanmoins le groupe du jeune adolescent, vu de dos, qui pleure dans les bras de sa mère; le mouvement est heureux et bien rendu.

Somme toute, le concours était fort, les tableaux de MM. Médard, Vimont, Commère, ont été fort appréciés; mais ces jeunes artistes ayant obtenu des deuxièmes prix aux précédentes expositions, ne concouraient que pour le premier grand prix, qui a été donné sans hésitation et par acclamation à l'œuvre supérieure et désignée par l'opinion publique de M. Morot.