M. Claude Bernard, avec des larmes dans la voix.-La cause est entendue. Sur ce qui vient d'être dit si éloquemment, l'Académie de médecine accorde aux escargots le bénéfice des circonstances atténuantes. Les prévenus peuvent retourner dans leurs familles. (Nouveaux applaudissements.)
Il est arrivé de Londres des artistes qui veulent absolument jouer chez nous Shakespeare en anglais. On les a remisés au petit théâtre de l'Athénée, construit en vue de l'opérette. Donner en cet endroit Othello, Hamlet, Macbeth, c'est comme si l'on cherchait à faire manœuvrer une armée dans un appartement de garçon. La tentative n'en est pas moins de celles qu'on doive encourager. Réussira-t-elle? Tout bon esprit le souhaite; pour moi, j'en doute. En quarante années, il aura été pratiqué trois essais de ce genre, et toujours sans succès. Infatués de nous-mêmes, élevés dans la pratique d'un chauvinisme sans nom, nous n'avons jamais pu nous résoudre à apprendre la langue des autres. A plus forte raison nous arrangeons-nous pour ne jamais rien admettre de leur théâtre. Je viens de parler de plusieurs immigrations de comédiens anglais à Paris. La première a eu lieu pendant les beaux jours du romantisme, par le fait d'artistes d'élite au milieu desquels se trouvait la célèbre Mlle Smithson, qui est devenue depuis lors Mme Hector Berlioz. Cette première entreprise a fait quelque bruit, mais, au fond, elle a échoué. À cette époque-là, il n'y avait pour comprendre l'anglais parlé que quelques employés du commerce: English spoken here, comme disent les carreaux de vitres. Plus tard, nouveau débarquement d'Argonautes dramatiques dont Macready faisait partie. Il fallait l'entendre, Macready! Il pleurait presque de rage. Couvert de fleurs à Londres, délaissé dans cette autre grande ville qui se flatte d'être la capitale du monde, il n'y comprenait plus rien. Le grand Kean lui-même, ressuscitant pour nous charmer, n'aurait attiré personne. Voilà une troisième manifestation. Nous verrons ce qu'elle donnera.
Ne croyez pas que cet exclusivisme prenne uniquement l'anglais pour point de mire. Faute de pouvoir entendre l'allemand, nous avons poursuivi jadis du même dédain des acteurs d'outre-Rhin qui nous apportaient Goethe et Schiller dans leur sac natif. En fait de théâtre étranger, Paris n'accepte que l'italien, ce qui ne veut pas dire qu'il l'entende. Il suffit d'avoir passé une seule soirée à la salle Ventadour pour se convaincre qu'on ne l'écoute même pas. Notre public aristocratique va là pour voir et pour être vu. Affaire de genre, rien de plus. La musique chatouille agréablement nos oreilles de maroquin quand elle est de Cimarosa, de Bellini ou de Rossini; mais c'est bien plus des diamants de la loge voisine qu'on s'occupe.
Méry, incomparable persifleur, se moquait avec une rare intrépidité de ce prétendu culte du beau monde pour la musique italienne. Il fallait le voir mimant les allures des petits crevés du temps de Louis-Philippe et les singeries des belles dilettantes du même règne. C'était une saynette tout entière.
--Sur quinze cents spectateurs, disait-il, je gage qu'il n'y en a pas cinquante qui sachent la moitié d'un mot italien. C'est ce qui fait qu'il est si drôle de voir un petit monsieur frisé expliquer le livret à la belle dame qu'il accompagne. Tenez, voici de quelle façon il s'exprime: «Je vous disais, madame, que libretto signifie librement, avec toute liberté. Libretto vient de liberta, et c'est forcé. Viva la liberta! vive la liberté!»
--Ce que c'est, monsieur, répondit la dame avec un mouvement d'éventail, que d'ignorer une aussi belle langue que l'italien! Je m'étais figuré que libretto signifiait bêtement livret, un petit livre. De livre qu'on dit peut-être en italien libro. Mais veuillez m'expliquer la pièce que nous allons avoir le bonheur d'entendre. Mon ignorance vous en saura un gré infini.
--C'est la Norma, madame, la diva Norma! la sublime Norma, la superba Norma!
Il faisait une analyse tout de travers, cela va sans dire; puis tout à coup la dame:
--Que signifient ces mots écrits au bas de la liste des personnages: Druidi, Bardi, Eubagi, Guerreri et Galli?
--Ce sont les noms des acteurs qui ont joué la pièce en Italie. Ce sont MM. Bardi, Guerreri et Galli: le fameux Galli, dont vous avez entendu vanter la belle voix.