Ici plusieurs moyens de locomotion se présentent pour gagner cette bienheureuse Grenouillère, paradis rêvé de tant d'Èves parisiennes et où abondent les Adams en costume biblique, à cette différence près que la feuille de vigne traditionnelle est remplacée par un caban de couleur.
Les intrépides vont à pied, à travers les prés, tout le long, le long de la rivière. D'autres préfèrent le chemin de fer américain, qui les conduit jusqu'à Bougival; après quoi, on passe le bac. Les plus avisés s'embarquent à bord d'un des deux petits vapeurs miniatures qui font le service de l'île de Croissy à la gare. Ce dernier moyen de transport est de beaucoup le plus agréable et le plus goûté.
Nous voici arrivés. Quel bruit et quelle foule! Le petit bassin où l'on barbote et où les inexpérimentés prennent leur leçon de natation, seulement pas de vessies ou de ceintures de caoutchouc, est plein à ne pouvoir y bouger. Les grandes nageuses, elles, se jettent courageusement du haut de la galerie et piquent des têtes ou des plats-dos aux applaudissements des spectateurs restés sur la rive. Puis elles fendent l'onde d'une coupe hardie ou font la planche en se laissant balancer mollement par les remous du petit vapeur qui dérape, après avoir déposé sa collection de passagers.
Dans le café qui est situé à bord d'un ponton flottant, pas une table n'est libre. On consomme partout la bière, les sodas et l'absinthe; la déesse verte aux reflets d'opale n'est pas négligée non plus quand sonnent cinq heures. Ici règne un pêle-mêle des plus étranges et des plus pittoresques. Les baigneurs et les baigneuses, en costume de natation, sont assis côte à côte avec des gens revêtus de redingotes ou des femmes habillées de mousseline ou de soie. Ils viennent encore tout dégouttants d'eau prendre place aux mêmes tables pour y savourer le mêlé-cassis et le bitter-curaçao, parfois même pour y jouer aux cartes et faire un bésigue chinois en trois mille, à deux centimes le point.
Sur les bancs qui bordent la berge sont assis les gens sérieux ou celles d'entre ces grandes petites dames que leur royauté attache au rivage. C'est là qu'on voyait jadis si fréquemment la belle brune Anna Deslion, au profil de camée, qui s'en va mourant de la poitrine à Pau ou quelque part dans le Midi. L'infortunée Espagnole Pepita Sanchez, dont tous les journaux racontaient dernièrement la fin tragique, était aussi une des visiteuses assidues de la Grenouillère, où elle venait de sa propriété située à Croissy, sur la rive opposée, du côté de Chatou. Il faudrait, si l'on voulait être minutieux, citer toutes les demi-mondaines qui ont honoré de leurs pas, éclairé de leurs yeux ce séjour enchanteur; mais cette nomenclature nous mènerait trop loin. Regardons plutôt un tout autre élément de public qui ne dédaigne pas de venir jeter un petit coup d'œil sur ces fêtes dominicales et sur les ébats de cette jeunesse bruyante et tapageuse.
Je veux parler des châtelains et des châtelaines des environs. Les propriétés princières foisonnent aux environs. Beauregard, jadis à lady Howard; Louveciennes; Marly; les châteaux des Staub, des Cahen d'Anvers; les villas somptueuses des Ségalas, des Bournet-Aubertot, des Solas, des Odilon Barrot et cent autres, font de ce coin de vallée un des séjours privilégiés des environs de Paris. La finance, la haute banque, la politique, tout s'est donné rendez-vous en ces lieux charmants. Edmond About y est le voisin d'Edmond Tarbé des Sablons, le jeune et intelligent directeur du Gaulois; le spirituel Dardenne de la Grangerie n'y manquait pas un bain; et jusqu'aux petits chalets miniatures qui sont dans l'île même et qui paraissent autant de maisonnettes sorties d'une boîte à jouets sont habités par des notoriétés de la plume, de l'esprit ou du talent.
Si nous nous enfonçons dans l'île elle-même, sous les majestueux ombrages qui la couvrent, nous trouvons des points de vue exquis, des échappées charmantes; c'est plus vaste que les Tuileries, et dans la semaine, quand il n'y a personne, rien n'est comparable aux frais attraits de cette délicieuse solitude. L'isolement de l'île de Croissy lui a précisément valu plusieurs fois le dangereux honneur d'être choisie comme un terrain où l'on pouvait tranquillement, et à l'abri des gendarmes, vider les affaires d'honneur. Elle a été le théâtre de nombreux duels, dont les plus connus sont ceux de Carie de P... avec M. Arthur M.... d'une part, et de, M. O.... et le marquis de M.... de l'autre.
Mais tandis que nous causons, le soir est venu. Peu à peu les hôtes joyeux de la Grenouillère l'ont abandonnée pour des parages plus semés de restaurants. Les châtelains des environs sont rentrés at home, où les attendent des repas somptueux servis sur des tables couvertes de fleurs naturelles cachées sous des nappes couleur de la neige et encombrées de cristaux et de l'argenterie qui étincellent.
Plus modestes, les canotiers et leurs dames se sont abattus en volées affamées chez tous les traiteurs du voisinage. Là, sous la tonnelle où grimpent les pois de senteur odorants et les capucines à la robe de velours orange, on déguste les matelotes, les gibelottes chantées par Murger, et dans lesquelles, par une vertu particulière, les lapins ont trois têtes. On boit du petit ginglet dans des cruches de terre brune vernissée et au goulot desquelles le petit vin au goût framboise vient écumer en mousse légère. Parfois quelque richard demande du champagne, on lui sert sur ce prétexte du coco épileptique fait avec du sucre candi; mais qu'importe, le bouchon part avec bruit, on crie, on s'amuse, et tandis que là-bas, sous les grands ombrages de l'île de Croissy déserte, les tourterelles nichées roucoulent plaintivement, le chœur des Parisiens, regagnant le chemin de fer, fait retentir les échos des accents joyeux de la ballade de la Mère Angot.
Léon Villiers.