Depuis quelques jours, on rencontre un peu partout, à travers nos rues, des jeunes gens habillés, par hasard, en soldats.--Je dis par hasard, parce que c'est facile à voir. Ce sont des volontaires d'un an en congé temporaire. Ils reviennent après plusieurs mois de séjour dans les corps. Une loi patriotique, de date récente, les a envoyés au régiment pour y perdre ce qu'il y avait en eux du gommeux et pour y prendre tout ce qu'ils pourraient de l'homme. Ont-ils commencé à se transformer? interrogez-les. Ceux qui sont sincères vous diront que l'année du volontariat leur pèse comme un exil, et qu'ils ont hâte de revenir au théâtre où l'on joue Mlle Angot.

--Est-ce que les Variétés rouvrent décidément par la première représentation de Toto chez Tata?--demandait l'un d'eux, l'autre soir.

Ceux qui s'emportent contre les allures de la jeunesse d'à présent oublient trop que cette frivolité a été de tout temps un des traits les plus incorrigibles du caractère national. Sans aller bien loin dans l'histoire, sans remonter à ce Condé qui s'avançait au siège de Lérida à la tête de vingt-quatre violons, parlons de la plus belle époque militaire et virile des temps nouveaux. De 1792 à 1815, que de scènes plaisantes mêlées au drame de la guerre! Dans la campagne d'Italie, Bernadotte, encore un peu casseur d'assiettes, a fait sauter le bouchon d'une bouteille de Champagne en commandant une charge de cavalerie, et la charge a eu plein succès; Moreau, dans une action des plus chaudes, s'amusait à mettre une tulipe de Hollande à la place de son plumet. Tout le monde sait la saillie d'Andoche Junot, volontaire du bataillon de la Côte-d'Or, ramassant en riant la poussière que venait de rejeter près de lui un obus au moment où il écrivait une lettre:

«Voilà de quoi poudrer la lettre,» disait-il.--Eh bien, grattez nos diseurs de riens, vous verrez qu'ils ne sont ni moins braves, ni moins gais.--Ce serait donc une preuve qu'on s'est remis à faire des hommes.

Philosophons un peu, s'il vous plaît.

Il y a un mois, à l'époque où le shah traversait Paris, il n'était question que de diamants. Le roi des rois parti, voilà qu'on en parle encore et plus que jamais. Cette fois, c'est à propos de la reine d'Espagne. Sachez donc qu'Isabelle II se défait de ses parures. Ainsi les diamants historiques dont on entrevoit le miroitement dans le Romancero sont à vendre. Il y en a pour douze millions.--Voulez-vous le joli collier qui a été porté par Jeanne la Folle?--Désirez-vous un bouton que Charles-Quint mettait à sa chemise?--En regard de ce fait, on cite l'écrin d'une autre tête couronnée qui éprouve de même le besoin de faire de l'argent.

On signale aussi comme devant être vendus les brillants du célèbre prince de Brunswick, vous savez cet octogénaire phénoménal qui avait toujours les cheveux noirs, luisants comme l'aile du corbeau, attendu qu'il se coiffait de lapins belle perruque de l'Europe. Mais que de joyaux! que de diamants! On pourrait les remuer à la pelle.

Paris s'intéresse vivement à ce fait tout nouveau. Vous pensez bien que les femmes ne manquent pas d'attirer l'attention sur ce point de la chronique. «Cette année, les diamants sont pour rien. Ne m'en offrirez-vous pas?» Notez que, pour la plus grande commodité des acquéreurs, les diverses pacotilles précitées se vendent en détail, pièce à pièce, absolument comme cela se passe pour les premières pèches de la saison. Vous le voyez, il n'y a pas de petite bourgeoise enrichie qui ne soit à même de couvrir les enchères d'une pierre qui a figuré durant trois ou quatre siècles sur le front d'une vingtaine de reines. «--Mesdames, qui veut la merveilleuse bague de saphir qu'a portée jadis à Grenade l'éblouissante sultane Aïscha, et que Ferdinand le Catholique a conquise à la pointe de son épée?»

Il n'y a pas longtemps, le marchand de diamants était un négociant à résidence fixe, lapidaire ou banquier, demeurant à Paris ou à La Haye. On allait chez lui, on inspectait ses collections, on passait en revue ses catalogues; on regardait, on se consultait, on débattait les prix. Grâce à la mobilité sans pareille qui travaille la société moderne, cet industriel a changé comme changent tous les autres types. Ce n'est plus aujourd'hui qu'un oiseau de passage, un marchand nomade, s'en allant de zone en zone, de porte en porte, proposer ce qu'il a à vendre.

Aujourd'hui le marchand de diamants aborde son monde sur les boulevards, dans un foyer de théâtre ou bien autour du lac, à l'heure de la promenade. «Si vous saviez le superbe bracelet que j'ai à proposer! Il a fait partie de la toilette d'Anne de Newbourg, cette même reine que Victor Hugo a intercalée dans Ruy-Blas.» Demain il fera son boniment à Londres ou à Pétersbourg. Cet été, la scène où il s'est le plus fait voir a été l'Exposition de Vienne. Il comptait trouver là, d'abord beaucoup de curieux, beaucoup de riches oisifs, et, par suite, beaucoup d'acheteurs.