Il était temps: les plis soyeux frémissaient encore que le domestique introduisait dans l'appartement la personne qu'il avait accompagnée.

--Monsieur le comte prie madame de l'attendre quelques instants, dit le valet en s'inclinant respectueusement; il ne tardera pas à rentrer.

Il se retira en refermant la porte.

Nicolas haletait, suffoquait, étranglait dans son asile; il entendait le frou-frou de la robe brodée de la visiteuse, les frôlements de ses bottes sur le tapis, jusqu'aux bruits de sa respiration; il n'avait qu'un geste à faire pour être certain que ses soupçons étaient fondés, et ce geste il ne parvenait pas à l'accomplir. Il se passait en lui ce qui se passe chez le malheureux qui, décidé à en finir avec l'existence, dirige sur sa poitrine le canon d'un pistolet, et dont une force latente, mais invincible, paralyse le coup de doigt suprême; il voulait regarder, il n'y parvenait pas; les draperies, devenues de plomb, résistaient à ses doigts inertes, un nuage obscurcissait ses yeux convulsivement ouverts.

Alexandra, car c'était elle, était entrée du pas ferme de quelqu'un qui cède à une résolution implacable. Elle était vêtue de ses plus riches habits, coiffée d'un magnifique kakoschnik tout étincelant de pierreries; le calme extraordinaire de sa physionomie contrastait avec sa pâleur, qui était excessive; c'était à peine si le pli de ses sourcils, si les légers frémissements de ses narines et de ses lèvres témoignaient de l'agitation de son âme. Elle promena un regard distrait autour de l'appartement et, n'apercevant rien qui fixât son attention, elle s'assit et resta pendant quelques instants plongée dans ses méditations; puis, soit qu'elle cédât au besoin de fortifier son cœur contre une défaillance redoutée, soit que, décidée à punir celui qui l'avait outragée, elle voulût, à l'avance, implorer le pardon du Ciel pour l'action qu'elle allait commettre, elle se laissa glisser de son fauteuil, s'agenouilla sur le tapis et se mit à prier.

Les formules consacrées se succédaient sur ses lèvres avec une précipitation fébrile; mais si ardente que fut l'invocation, elle n'avait pas la puissance d'amollir les lignes froidement rigides de son visage; pas une larme ne vint rafraîchir ses paupières légèrement rougies.

Tout à coup, derrière elle, une voix murmura son nom avec l'accent d'un douloureux reproche. En un clin d'œil Alexandra était debout, s'était retournée et se trouvait en présence de son mari, non moins pâle, non moins bouleversé qu'elle-même.

--Vous, vous ici, s'écria-t-elle en proie à une véritable stupeur.

--Ce n'était pas moi que vous y veniez chercher, n'est-ce pas? répondit le marchand, dont, le désespoir, un instant suspendu par le spectacle de cet étrange et pieux prélude à un rendez-vous, trouvait un nouvel aliment dans l'évidente confusion de la jeune femme; ce n'était pas vous non plus que je m'attendais à trouver dans cette demeure, Alexandra. Comme à mon ordinaire, j'y étais venu afin de mendier cette liberté faute de laquelle je n'ai été, jusqu'à présent, ni un mari, ni même un homme à vos yeux. En moment j'ai cru que le Ciel s'était lassé de m'écraser, que la main du maître s'ouvrirait enfin pour me rendre le bien qu'elle détient. Hélas! cela aura été pour y reconnaître un trésor bien plus précieux et dont je suis autrement jaloux et que le maître m'a volé comme le reste.

Ces paroles, elles étaient empreintes d'une douleur si poignante, qu'Alexandra, profondément touchée, oublia ses récents griefs, et se rapprochant de son mari, essaya de lui prendre la main.