Par bonheur, le quatrième acte est là pour tout sauver. Il est fort bien fait ce quatrième acte, très-émouvant, très-sympathique, et il a eu un prodigieux succès; il était temps de faire passer dans ce cauchemar un courant d'âme humaine. Cyprienne au désespoir n'a plus qu'un recours; elle va droit à Mme Friardel; c'est à la sœur de sauver le frère, et Mme Friardel, jusque-là soumise et vaincue par le baron, ce tyran domestique, se révolte en entendant de telles infamies, s'indigne à de telles cupidités. Son parti est pris; elle exigera la mise en liberté immédiate de Cénéri, et quelle que soit la lutte, elle la soutiendra, dût-elle en mourir.
Forte d'une telle résolution, elle livre à l'avoué Hélouys, à l'ami d'enfance de Cénéri, quatre lettres écrites par le baron à mistress Forster. Cette correspondance amoureuse suffit; elle établit l'entretien d'une concubine au domicile conjugal. Que Cénéri soit donc mis en liberté, sinon le procès commence, ôtant la fortune de la baronne des mains de Friardel pour la rendre à sa famille. Tout ceci est affaire d'avocat. Le Friardel, serré à la gorge par cet ambassadeur de la loi, se débat de son mieux et cède enfin, espérant obtenir de sa femme, ou par force ou par ruse, ce qu'il s'est vu obligé de céder à l'avoué Hélouys. Mais c'est fini, la baronne a reconquis sa liberté, son âme lui appartient maintenant; ni les promesses ni les menaces de Friardel ne pourront avoir action sur elle. Ce que veut cette femme, c'est la liberté de son frère; et le baron vaincu s'exécute de bonne grâce, en homme qui sait encore tirer parti de sa mauvaise action et qui, en demandant au préfet et au tribunal la mise en liberté de son beau-frère, attire à lui toutes les sympathies des honnêtes gens du pays: chose toujours utile.
Cénéri est donc de retour parmi les siens. Mais, hélas! sa raison a succombé dans ce séjour parmi les aliénés. La joie des amis retrouvés, le bonheur de la famille réunie lui feraient peut-être oublier, ne serait-ce que quelques instants, un passé horrible, si la maladresse d'un visiteur ne venait le lui rappeler. La folie éclate de nouveau dans ce cerveau qu'a atteint la séquestration arbitraire. Il se croit encore et toujours poursuivi par Friardel. Le malheureux a la manie de la persécution: manie qui ne finit qu'avec la mort du persécuteur. La famille est en prière. Pour lui, moitié sur le rebord d'un balcon, il cherche Friardel d'un œil hagard; il l'aperçoit l'épée à la main se défendant contre Hélouys; il raconte toutes les péripéties de cette lutte, puis il pousse un cri de triomphe, Friardel est mort, Hélouys l'a tué, et ce n'est point une vision, car l'avoué a positivement tué en duel Friardel, sous les yeux mêmes de Cénéri. Le persécuteur est mort, la folie de la persécution est finie.
Ce drame est des plus émouvants en ces deux derniers actes; il est nettement, vigoureusement fait; il vous serre le cœur, il vous étreint l'esprit, et c'est là le grand défaut de sa première partie; mais il se dégage de cette atmosphère monotone des trois premiers actes par de très-pathétiques situations, et je crois à un réel succès, d'autant plus qu'il est joué à merveille et dans un ensemble qui fait le plus grand honneur au théâtre du Gymnase. Tous les interprètes de cette pièce, tous sans exception, sont grandement à louer. Mme Fromentin lui doit à coup sûr le meilleur et le plus franc succès de sa carrière dramatique. Villeroy a trouvé entre le drame et la comédie ce personnage du baron Friardel, dont il a fait une saisissante création. Pujol donne avec une nature nerveuse et enjouée le rôle difficile de Cénéri. Duval, Landrol, Pradeau, Francès et Blaisot, excellent dans le personnage du docteur Masure, complètent un ensemble des plus remarquables.
Théâtre de La Gaîté.--Le Gascon, drame en 9 tableaux, de MM. Théodore Barrière et Poupart-Davyl.
Voici le théâtre de la Gaîté tout battant neuf et étincelant de dorures prêt à recevoir le nouveau répertoire que lui réserve son directeur, M. Offenbach; il touche à tout ce théâtre; à l'opéra, à l'opéra-comique, à l'opérette, à la féerie, à la comédie et au drame. Il va des Ruines d'Athènes au Roi Carotte; d'Armide à Orphée aux enfers. Il prépare une Jeanne d'Arc de Gomiod, en concurrence avec la Jeanne d'Arc de Meret à l'Opéra. Il emmagasine tous les genres scéniques. Il se dédouble, il se multiplie: vous diriez les Docks de la littérature dramatique. En attendant qu'il déballe toutes ses richesses, il a joué hier mardi son premier drame, le Gascon, drame à grand spectacle, à grands tableaux, plein de coups d'épées, d'escalades, de guet-à-pens, tout vivant des foules, des ballets, des chansons; le tout sous la protection de ce doux nom aimé de la France, Marie Stuart. Le drame va-t-il donc recommencer une fois encore le procès historique de la reine d'Écosse? Non; il laisse cette question soulevée depuis près de trois siècles se débattre encore aujourd'hui par les historiens, et ne prend de tout cela que la poétique légende. Quelle qu'ait été Marie d'Écosse par delà la mer, coupable ou non, le cœur de la France est encore à elle: Marie lui a envoyé dans quelques vers ses derniers adieux, et ce pays de France, se souvenant de ces poétiques regrets, lui a été reconnaissant de cette royale amitié, et a idéalisé son souvenir. Dans cette terre chevaleresque où Marie Stuart a été élevée, on ne touche pas à la reine. MM. Théodore Barrière et Poupart-Davyl ont fait ainsi que leurs devanciers, et le poème d'amour de Marie Stuart reste, comme par le passé, toujours intact.
Ce «Gascon» qui la suivra partout et toujours, qui la conduit triomphante parmi les embûches de ses ennemis à travers les flots et la populace d'Édimbourg jusqu'à son palais de Holyrood, me semble fort être de la famille de d'Artagnan, qui fit tant de merveilles; il en a la désinvolture, la fanfaronnade et l'audace; comme le premier héros de cette race qui faillit sauver le roi Charles Ier et qui affermit Louis XIV sur son trône, il est au service des Majestés, tombées et tombantes. Il n'a au début que la cape et l'épée, et encore n'est-il pas bien sûr de son courage, s'il est plus sûr de sa langue; mais au premier duel le cœur lui vient au ventre et le voilà lancé dans les aventures. La reine n'a qu'à se fier à lui, et par la mordioux! Artaban de Puycerdac n'est qu'un simple Gascon ou il rétablira, en dépit de lord Maxwell et de la reine Elisabeth, la reine d'Écosse sur son trône. A cette entreprise, il recevra bien quelques horions, quelques coups de dague, on le laissera plus d'une fois pour mort, mais de tels personnages ne meurent pas, fussent-ils cloués par terre, l'épée laissée dans le corps sous six pieds de neige: c'est la féerie dans l'histoire. Et puis, il faut que de tels dévouements soient couronnés au milieu des flammes de Bengale du tableau final, et que le Gascon, parti sans sou ni maille de son castel douteux des bords de la Garonne, soit nommé prince par la reine elle-même, à la grande confusion de ses ennemis. C'est ce qui arrive à Artaban de Puycerdac, dont je ne puis vous raconter par le menu toutes les magnifiques prouesses.
Vous verrez le drame; pour moi, je le résume rapidement au sortir du théâtre, après le grand succès qu'il a obtenu: on l'a fort applaudi, et dans cet acte du départ de la reine, et dans ce tableau de l'émeute au milieu des rues d'Édimbourg, et dans cette scène de la neige où Puycerdac, frappé par l'épée des assassins, sauve encore l'honneur de la reine. La chanson béarnaise, le ballet, écrits par Offenbach, ont été chaleureusement accueillis. Les acteurs ont été également fêtés. Lafontaine joue avec une verve endiablée et une finesse toute méridionale ce rôle de Gascon; Clément Just fait avec son talent habituel le traître Maxwell; Alexandre le comique égaye ce drame par un amusant personnage de domestique; et Mme Lafontaine prête le charme de son talent ému au personnage de Marie Stuart. Une charmante personne, Mme Tessendier, a eu les débuts les plus heureux dans le rôle un peu effaré de Stella Roselli.
La semaine dramatique a été des plus chargées, aussi me reste-t-il très-peu d'espace pour signaler la reprise de la Tour de Londres au Châtelet, et de la Timbale d'argent aux Bouffe-Parisiens, où Mlles Judie et Peschard ont donné comme un renouveau à cet interminable succès.
M. Savigny.