--Comment peut-on se laisser prendre aux chimères de la politique quand on a tout cela? s'écriait le prince de Kaunitz.

De la table à l'amour, d'une bourriche d'huîtres à la poésie, la transition, ce me semble, n'est pas si brusque qu'elle ne puisse être risquée sans plus de cérémonie; suivez-moi donc, et vous allez voir s'il y a moyen de tenir à ce qui se passe ou à ce qui se dit dans le monde. Tout récemment une jeune femme des plus louables, nièce d'un des plus beaux génies des temps modernes, animée d'un sentiment pieux pour la mémoire de son oncle illustre, a fait paraître deux volumes de ses œuvres posthumes. C'étaient, en grande partie, des juvénilia, prose et vers. Mais, jeune ou vieux, Lamartine est toujours le merveilleux rapsode aux livres duquel se sont pendues deux générations.

Il se trouve là-dedans une page magnifique sur Pétrarque.

«Pétrarque se mourait d'amour», dit-il; et il continue sur ce ton.

J'aime beaucoup Lamartine, et je l'ai prouvé cent fois; mais je n'aime pas l'erreur, notamment quand elle est pommée. En parlant de cette sorte de celui qui a chanté la fontaine de Vaucluse, l'auteur du Lac a consulté plus les dessus de pendules que la vérité. En effet, mille objets d'art en bronze nous montrent Pétrarque sous la figure d'un bel Ausonien, mélancolique et tendre, cherchant des yeux la belle Laure de Noves, qu'il a tant célébrée dans ses stances.

Il faut bien dire qu'il en était de ce faiseur d'élégies comme de tous ses pareils les faiseurs de chansons: il lui fallait le nom d'une femme à mêler à ses rimes. Un jour, pendant une ambassade de Rome à Avignon, il a aperçu Laure, grande, belle, blonde, très-chaste, et il s'est dit:

--La femme que j'ai vue dans mes rêves ressemblait à celle-là. Je vais célébrer la beauté de Laure! Dans mille ans d'ici, on dira encore: «Voyez donc les beaux vers que cet Italien a faits sur cette belle Provençale! Ils s'aimaient d'un grand et généreux amour, allez!» Et ils entrelaceront dans leurs souvenirs les noms de Laure et de Pétrarque.

Il a eu raison déjà pendant près de six cents ans. Mais c'est fini. La justice de l'histoire est boiteuse. Elle marche lentement, pourtant elle finit par arriver à son but. On sait aujourd'hui que toute cette grande tendresse du faiseur de Canzone n'était qu'une frime; Laure n'a pas aimé Pétrarque, et, de son côté, Pétrarque n'a pas beaucoup raffolé de Laure. En véritable artiste qu'il était, il n'aimait que les stances qu'il composait sur elle.

En premier lieu, il avait quarante ans lorsqu'il aperçut cette belle pour la première fois. L'âge, dira-t-on, ne fait rien à l'affaire. Il faisait partie d'une ambassade des Romains dépossédés du Saint-Siège, à Clément VI, pape français, résidant à Avignon. Il ne songeait point à s'exiler aux bords des ondes sauvages de la fontaine de Vaucluse par un de ces entraînements de passion qui mènent aux Thébaïdes. Ce qu'il venait rêver dans la solitude, parmi ces rochers fameux, c'étaient les vanités d'une position politique élevée. Pétrarque, couronné du laurier vert et or des poètes officiels, avait eu son triomphe au Capitole, à la vue de Rome entière. Il croyait que ce grand succès devait le mener à tout. Il avait été le favori du grand pape Jean XXII, qui s'obstinait à résider à Avignon, et Pétrarque, couronné à Rome, voulait que la cour du pape se tînt à Rome. De là, des épigrammes, des satires, des pamphlets. Ce tendre Pétrarque, terrible dans sa haine, donnait au Souverain-Pontife les noms de Nemrod, de Sémiramis, de Cerbère, de Pasiphaé, de Minotaure, de Denys le Tyran, d'Alcibiade; et le pape l'avait fait archidiacre et chanoine de Parme.--Un poète amoureux et chanoine, vous attendiez-vous à celle-là!

Quant à Laure, elle était belle sans doute, mais elle était mariée au seigneur Hugues de Sade et elle avait onze enfants, tous vivants. Voyez-vous cette poétique mère de famille,--du reste irréprochable,--dans son ménage, célébrée par un poète au moment où elle faisait onze tartines à sa progéniture?