Cette autre raison, ce sont mes enfants. Certes, j'aime plus que vous ne sauriez le croire le repos et la tranquillité. L'obscurité me plaît et je n'ambitionne rien de plus que ce que je possède. Une femme que j'adore, des enfants que je chéris, des amis que j'estime, une fortune modeste, mais suffisante, un grade honorable dans le plus beau régiment de l'armée néerlandaise! Il faudrait que je fusse bien exigeant pour n'être point satisfait!

Mais, si par amour du repos, je renonçais à faire valoir mes droits, que pourrais-je répondre à mes fils, le jour où devenus des hommes, ils me diraient: «Vous pouviez faire constater la légitimité de notre nom, vous ne l'avez pas voulu. Vous pouviez prouver à la France et à l'Europe que ce nom que nous portons avec orgueil est notre bien indiscutable, et vous ne l'avez pas fait. Et aujourd'hui il se peut qu'un homme dise encore, en nous voyant passer; ceux-ci sont les petits-fils d'un imposteur.»

Que leur répondrais-je s'ils m'adressaient cette question? Je vous le demande, monsieur, que pourrais-je leur répondre?

À toutes ces raisons il s'en ajoute une autre qui, bien que moins pressante, a cependant lourdement pesé sur mes décisions. C'est une question de nationalité. Je suis Français de cœur plus que vous ne sauriez croire, et pendant ces désastres de 1870 et 1871, nul ne saura toutes les larmes que j'ai versées en suivant sur la carte de mon pays bien-aimé la marche des envahisseurs.

Or admettre que je suis, comme le prétendent mes ennemis, le fils d'un horloger berlinois du nom de Naundorff, c'est me chasser des rangs français pour me placer dans ceux de leurs oppresseurs. A cette seule pensée, monsieur, mon sang se met à bouillir. Je vois trouble, je ne me connais plus. Et pourtant j'ai été élevé à Dresde. C'est là que j'ai fait mes études. Ah! c'est pour moi une preuve bien certaine que je suis Français, que cette indignation qui me saisit chaque fois que le nom de vos vainqueurs est prononcé devant moi.

En disant ces dernières paroles, le jeune lieutenant s'était levé; sa voix vibrante avait quelque chose d'ému et de passionné qui me faisait tressaillir malgré moi. Je me levai à mon tour.

--Oui, monsieur, oui, vous êtes bien Français, lui dis-je, car il n'y a que dans une âme française que de pareils sentiments peuvent se faire jour avec tant de force.

Notre entretien était terminé; il ne me restait plus qu'à prendre congé. Le petit-fils de Louis XVI m'accompagna jusqu'à la porte d'entrée.

Au moment de nous quitter il me tendit la main.

--Puisqu'il y a en France, me dit-il, des honnêtes gens qui se préoccupent de moi et qui vous envoient pour me connaître, dites-leur bien que le Bourbon que vous avez vu ici est avant tout un honnête homme, qui croit, en revendiquant son nom, accomplir un devoir sacré. Dites-leur bien que ce n'est point un ambitieux sans cœur ou un intrigant déclassé qui voudrait, en spéculant sur la crédulité publique, aggraver encore les malheurs de sa patrie.