Plus tard, lorsque je résolus de me faire une carrière dans les armes, il fallut me faire naturaliser. Vous savez combien les lettres de grande naturalisation sont difficiles à obtenir en Hollande! Hé bien, ces lettres, pour les avoir, il m'a suffi de les demander.

Les pièces que j'ai produites à ce moment furent examinées par le ministre de l'intérieur, épluchées par les Chambres, et, sans opposition, sans objections sérieuses, je fus fait citoyen néerlandais sous mon nom de Bourbon, que le gouvernement considère comme mon indiscutable propriété.

Mieux que cela encore, monsieur; lorsque j'épousai la petite-fille de votre grand amiral Duquesne, l'excellent comte de la Barre, qui a été mon conseil en tout ceci, et que nous appelons tous ici vice-père, car c'est lui qui m'a élevé, M. de la Barre a tenu à ce que, contre toutes régies, le nom de mes glorieux ancêtres figurât sur la mention de l'état civil.

Pendant un mois l'affaire demeura en suspens. Impatienté par ces retards, j'allais céder, quand enfin ordre arriva de La Haye de se conformer à notre désir.

Or, notez que ce n'est point un seul et même ministre de l'intérieur qui a pris cette triple décision. Ce sont trois ministres différents qui, après avoir eu connaissance de mes titres, ont déclaré que j'avais droit de me dire petit-fils de Louis XVI. Puis-je être suspecté de crédulité banale (je ne dis pas de fraude, car la personne qui vous adresse à moi vous a dit qui j'étais), en acceptant pour vrai ce que trois ministres néerlandais ont affirmé? Et j'ai une raison de plus qu'eux pour croire à la justice de ma cause, c'est la vénération que je ressens pour mon père et le respect sans bornes que m'inspire sa mémoire.

Toute sa vie, monsieur, il a lutté pour cette revendication. Il a refusé toute transaction. Dieu seul connaît les sommes qui lui furent offertes et la misère que ma famille a endurée. Il s'est cependant montré inflexible, et je croirais déserter la sainte cause qu'il a défendue jusqu'à sa mort en ne la défendant pas à mon tour.

--Mais, ne pus-je m'empêcher de dire, c'est une grosse partie que vous jouez là, et ne craignez-vous pas de la perdre?

--Pourquoi désespérer de la justice des hommes, quand on a le bon droit de son côté?

--C'est vrai. Mais les hommes se trompent; et quelquefois de hautes influences, des considérations d'un ordre spécial, que sais-je, troublent leur entendement. La Justice, vous le savez, est aveugle...

--Vous avez raison, me répondit M. de Bourbon, j'ai pensé à tout cela. J'ai tout prévu. Toutefois je n'ai pas hésité. Car si la piété filiale me force à réclamer un nom qui m'est dû, il est encore une autre raison, tout aussi élevée, qui m'oblige à épuiser tous les moyens qui sont en mon pouvoir pour rentrer dans mes droits.