--Je veux dire que si largement que Dieu m'ait mesuré la mansuétude et la résignation, le fardeau dont il charge mes épaules est encore trop lourd pour que je te supporte; je veux dire que si ma tendresse me donne le courage de te pardonner, ma douleur ne me laisse pas sans haine contre celui qui plus que toi l'a causée. L'amour dont je te parlais tout à l'heure m'avait inspiré le mépris de tout ce qui n'était pas toi: la liberté je ne la revendiquais que pour t'obéir. Mes richesses, si péniblement, si laborieusement conquises,--celui qui t'attend te le dira,--j'ai voulu les sacrifier tout à l'heure, peut-être avec quelque regret, mais du moins sans hésiter. J'avais alors une idole et une foi qui m'eussent tenu lieu de tout ce que j'aurais perdu. La foi est morte, l'idole est dans la boue; n'ayant plus rien à attendre, rien à espérer dans ce monde, je lui dirai adieu sans regret; mais avant de le quitter, le vermisseau va se redresser, entends-tu, femme, et s'il ne peut atteindre que le talon de celui qui l'écrase, il y laissera du moins l'empreinte de ses dents.
--Il y a un mois, dit Alexandra avec amertume, votre résolution de révolte embrassait davantage; Dieu veuille que celle qui vous anime soit plus sincère que ne l'était celle-là.
Nicolas comprit le reproche; mais il reprit sans hésitation et sans embarras:
--Oui, je t'ai trompé, je t'ai menti, femme, lorsque j'ai feint de m'associer à des projets que condamnait ma raison. Je t'ai menti parce qu'ayant mesuré le degré d'avilissement auquel l'esclavage a réduit les nôtres, je savais que pour un bras qui m'eût promis son appui, j'aurais trouvé cent bouches pour vendre mon secret. Je t'ai trompé parce que j'avais conscience de l'impuissance du pauvre marchand dont tu avais rêvé de faire le chef d'une aussi gigantesque entreprise. Aujourd'hui encore, désespéré, disposé à faire bon marché de ma vie, je ne me laisserai point tenter par cette tâche au-dessus de mes forces. Ce ne sera point l'émancipation d'un peuple que je poursuivrai, ce sera ma vengeance; le but n'est pas éclatant sans doute, mais il est sûr. L'oppression séculaire dont j'aurai été une des victimes ne s'abîmera pas avec moi, mais j'entraînerai un des oppresseurs dans la tombe. Un noble m'a pris ton amour, tout à l'heure je le tuerai! Et maintenant, femme, sache-le bien, l'heure où tu pouvais douter de mes paroles est passée; quitte cette maison, pars, va-t'en sans prononcer une parole, sans tourner la tête; n'essaye pas de prévenir ton amant du sort qui l'attend, car le renard s'est changé en loup, et dans ce cas, deux victimes ne seraient pas de trop pour sa rage!
Cette fois, il n'y avait plus à douter de la sincérité de Nicolas Makovlof; elle s'imposait non moins par les mouvements de sa physionomie que par l'accent qu'il avait mis dans ses menaces; cependant, loin d'être effrayée, la jeune femme paraissait heureuse de l'entendre parler de la sorte; elle l'écoutait avec une avidité singulière, et sans que son visage, traduisit d'autre sentiment que celui d'une émotion attendrie.
--Ah! s'écria-t-elle enfin, puisqu'il fallait ce suprême outrage pour t'arracher à la lâche torpeur dans laquelle tu croupissais, Nicolas, je bénis Dieu pour m'avoir infligé la douleur de le subir.
--Alexandra! je ne te comprends pas!
--Maintenant du moins, poursuivit la jeune femme, dont les grands yeux devenus humides jetèrent un double éclair, s'il faut mourir, je descendrai dans la tombe la main dans la main de celui auquel j'appartiens, et sans être en reste avec lui d'estime et peut-être d'amour.
--Tais-toi, tais-toi, par pitié! s'écria le marchand éperdu, de telles paroles achèvent d'égarer ce qui me reste de raison. D'ailleurs, pourquoi mentir? Cet ordre insolent que le seigneur a osé t'adresser et auquel tu as mis tant d'empressement à obéir, je l'ai lu et tu es chez lui.
--Qui te dis que comme toi en ce moment ce ne sont point la haine et la vengeance qui m'y amènent. Oui, la haine, elle date de loin. Pour détester ceux auxquels nous appartenons comme un vil bétail, je n'avais pas attendu ce dernier témoignage du mépris dans lequel ils nous tiennent, tu le sais bien. Oui, la vengeance, car je ne suis pas moins jalouse de mon honneur que tu peux l'être de ma personne.