--Et que comptais-tu faire, pauvre femme?

--Frapper! répondit simplement Alexandra en montrant un couteau qu'elle avait caché dans sa poitrine.

Le marchand tomba à genoux devant elle, lui prit les mains et les couvrit de ses baisers et de ses larmes.

--Pardonne-moi d'avoir douté de toi, ma belle et noble Sacha, lui disait-il.

Puis, cédant à une inspiration soudaine, il se releva, et saisissant sa femme entre ses bras:

--Maintenant je ne veux plus mourir, s'écria-t-il; il faut fuir, ma bien-aimée, fuir sans perdre une minute. Nous prendrons de l'or; nous gagnerons la frontière, nous chercherons un asile sur quelque terre étrangère. La patrie n'est-elle pas partout où l'on s'aime.

--On ne quitte point l'enfer sans la permission de celui qui y règne, répondit la jeune femme avec un douloureux sourire; pars si tu veux, ami; affronte le knout qui 'punit l'évasion de l'esclave, abandonne-moi, mais je reste. Je reste parce que l'homme qui depuis trois années nous torture m'a offensée et que la justice veut qu'il soit puni; je reste parce que tu m'as soupçonnée, parce que tes soupçons, je le reconnais, avaient une apparence de fondement, et que des paroles ne sont point à mes yeux une justification suffisante.

Alexandra parlait avec une fermeté froide et calme qui devait faire comprendre à son mari qu'elle était inébranlable; cependant il ne renonça pas tout de suite à la ramener à des idées plus pacifiques et, prenant sa corbeille qu'il avait déposée sur la table, et la montrant à Alexandra:

--Pourtant, dit-il, le seigneur a engagé sa parole qu'il m'affranchirait en échange de ce panier de fraises.

--Le panier de fraises n'est que l'appoint; le prix du marché, pauvre fou, c'est l'honneur de ta femme.