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La famille du maréchal Bazaine appartient à ce qu'on appelle la haute bourgeoisie. Son père, ingénieur distingué, a rempli pendant de longues années les fonctions de directeur-général des ponts-et-chaussées de l'empire russe, avec rang de lieutenant-général; son frère, sorti de l'École polytechnique, compte depuis longtemps parmi nos ingénieurs et constructeurs de chemin de fer les plus remarquables; enfin sa sœur a épousé le célèbre ingénieur Clapeyron. Bazaine (François-Achille), né à Versailles le 18 février 1811, suivait les cours de la Faculté de droit de Paris en 1831, époque à laquelle la France était menacée d'une coalition européenne, quand il s'engagea comme simple soldat au 37e de ligne. La campagne d'Anvers ayant été suivie d'un désarmement général, le sergent Bazaine, désireux de faire campagne, obtint de passer avec son grade à la légion étrangère, alors en voie d'organisation et qui ne pouvait, conformément aux termes formels de la loi du 9 mars 1831, «être employée que hors du territoire continental du royaume». Rappelons que cette prescription avait surtout pour but d'empêcher le rétablissement de la garde suisse.
Aussitôt organisée, la légion étrangère passa en Algérie. En novembre. 1833, à l'âge de vingt-deux ans, Bazaine reçut l'épaulette de sous-lieutenant, et vingt mois après, il était fait chevalier de la Légion d'honneur à la suite du glorieux, mais malheureux combat de la Maeta, livré le 28 juin 1835, par le générai Trézel aux contingents arabes réunis dans la province d'Oran sous le commandement de l'émir Abd-el-Kader. Quelques semaines plus tard, le roi Louis-Philippe mit la légion étrangère au service de la régente Christine, mère de la reine Isabelle II; Bazaine suivit son corps en Espagne, où il conquit rapidement les grades au titre espagnol de capitaine et de chef de bataillon.
A Pons, en Catalogue, avec sa seule compagnie, il lutta pendant trois jours consécutifs contre une colonne de quinze cents carlistes, et parvint à leur échapper par une marche de nuit des plus audacieuses, après avoir surpris leurs postes avancés. Sa bravoure et son intelligence l'avaient signalé à l'attention de l'habile et intrépide Conrad, colonel d'état-major français et commandant en chef la légion étrangère, avec le titre de brigadier. Bazaine fut désigné pour remplir les fonctions de chef d'état-major; il assista en cette qualité aux sanglantes batailles de Huesca, en Aragon, et de Tolosa, en Catalogne. Après la mort du glorieux brigadier Conrad, il sut diriger avec talent et sang-froid une retraite difficile devant un ennemi victorieux et entreprenant.
Rentré en France en juillet 1838, Bazaine fut nommé, l'année suivante, capitaine au titre français et compris, en 1840, dans la formation des dix bataillons de chasseurs à pied réunis à Saint-Omer, sous le commandement du duc d'Orléans qui leur donna son nom. Le capitaine Bazaine, très-adroit à tous les exercices du corps, obtint le prix de tir décerné aux officiers par le prince royal.
A la levée du camp, son bataillon fut dirigé sur l'Algérie, où il devint, en 1844, chef de bataillon et chef des affaires arabes de la subdivision de Tlemcen. Toujours en route, il prit part à de nombreuses expéditions pendant lesquelles il se signala par des coups de main remarquables, surtout lors de la terrible insurrection de 1845, célèbre par le massacre de Sidi-Brahim, où le lieutenant-colonel de Montagnac et le commandant de chasseurs à pied Froment-Coste périrent avec presque tous leurs soldats. Bazaine reçut la croix d'officier pour sa belle conduite au combat de Sidi-Haffis. Plus lard, en 1847, il contribua efficacement à la reddition d'Abd-el-Kader.
Après la révolution de février, le commandant Bazaine était promu lieutenant-colonel et directeur des affaires arabes de la province d'Oran; en 1850, il était déjà colonel du 55e de ligne, et l'année suivante il rentrait dans son corps de prédilection comme colonel du 1er régiment étranger, investi en même temps du commandement de la subdivision de Sidi-bel-Abbès, commandement dans lequel il se distingua par une administration sage et féconde en résultats.
En 1854, la brigade de la légion étrangère fut envoyée à Gallipoli où son chef, le général Carbuccia, fut de suite enlevé par le choléra, en même temps que son collègue, le général duc d'Elchingen. Le colonel Bazaine le remplaça dans ce beau commandement et fut embarqué pour la Crimée, avec ses deux régiments, peu de temps après la bataille de l'Alma. Toute l'armée sait la part brillante que prit la brigade étrangère aux combats devant Sébastopol où, de même que les 35e et 42e de ligne pendant le siège de Paris, elle fit le fond de toutes les attaques exécutées à la gauche de la place. Son jeune général se distingua tout particulièrement le 2 mai, à l'enlèvement de l'ouvrage dit du Cimetière; son collègue de la Motterouge, partagea avec lui les honneurs de cette glorieuse et sanglante nuit.
Le 10 septembre 1855, le surlendemain de la prise de Sébastopol, le maréchal Pélissier confiait à Bazaine le commandement supérieur de la forteresse russe, et le 14 du même mois les étoiles de divisionnaire venaient le récompenser de sa belle conduite pendant ce siège de onze mois. Pélissier, très-difficile, dans le choix de ses lieutenants, avait la plus grande estime pour les talents militaires du nouveau général de division, et en donna une preuve éclatante en lui confiant, le 7 octobre, le commandement en chef de l'expédition de Kinburn, fort situé dans le liman du Dniéper, sur les communications de l'armée russe avec Nikolaïeff. (On donne le nom de liman aux lagunes de la mer Noire.)
Le corps expéditionnaire se composait d'une brigade française de 4,000 hommes, commandés par le général de Wimpffen, et de 4,200 Anglais sous les ordres du généra! Spencer. Le 14, les flottes combinées parurent devant la forteresse; le 17 octobre, Bazaine ouvrait la tranchée et s'emparait de Kinburn après un bombardement de cinq heures exécuté simultanément par les batteries de terre et celles des vaisseaux. En récompense de ce beau fait d'armes, l'empereur lui envoya la croix de commandeur.