En 1859, on retrouve Bazaine à l'armée d'Italie, où il commandait la troisième division du premier corps, Baraguey d'Hilliers. Le 8 juin, il gagne la plaque de grand officier au sanglant combat de Melegnano, et se distingue encore le 24 juin à l'attaque du cimetière et de la tour de Solférino. Après cette dernière bataille, Bazaine était un homme posé, le chef de l'État n'attendait plus qu'une occasion pour lui confier un commandement en chef.

En 1862, quand le premier échec éprouvé par le général de Lorencez, sous les murs de Puebla, décida l'empereur à envoyer une véritable armée dans ce pays lointain, il jeta les yeux sur les deux divisionnaires désignés pour le maréchalat. Korey gagna son bâton avec la prise de cette ville, prise à laquelle Bazaine contribua puissamment, d'abord en enlevant le Pénitencier ou fort San-Xavier, puis en remportant, avec 1,800 hommes, la brillante victoire de San-Lorenzo, sur l'armée de secours commandée par l'ex-président, Comonfort, et forte de plus de 10,000 combattants. Il fut nommé grand'croix à cette occasion.

Peu de temps après, Bazaine succédait à Forey dans le commandement en chef et, le 5 septembre 1804, il était élevé à la dignité de maréchal de France. Trois mois auparavant, l'empereur Maximilien était venu prendre possession du trône mexicain. Ses rapports avec Bazaine manquèrent toujours de cordialité, on eût dit que chacun de ces deux grands personnages se refusât à faire les premières avances.

A partir de cette époque, on peut dire que la belle réputation du soldat parvenu à sa suprême dignité militaire a été en déclinant. Au commencement de 1865, il eut encore l'occasion de faire preuve de coup d'œil et de résolution en enlevant, dans la forte ville d'Oajaca, toute l'armée de Porfirio Diaz. Mais ce fut la fin; après avoir étendu son action sur une surface deux fois plus grande que la France, l'armée fut rappelée et son commandant en chef eut alors le tort grave de tolérer à ses côtés un simple général de brigade, M. de Castelnau, aide de camp de l'empereur en mission, dont la singulière attitude était celle d'un homme qui a le droit de contrôle sur les actes de son supérieur.

À sa rentrée en France, on lui fit un sanglant affront en défendant au préfet maritime de Toulon de lui rendre les honneurs dus aux grands dignitaires de l'armée. Dès ce jour, l'opposition eut l'œil sur un homme qu'elle considérait comme un mécontent.

Cette disgrâce éclatante dura deux ans, puis on donna à Bazaine le grand commandement de Nancy. En 1809, il commandait la première série du camp de Châlons lorsque l'empereur s'y rendit avec le maréchal Niel. Que se passa-t-il?

Ce qu'il y a de certain c'est que Napoléon III rendit à Bazaine toute sa faveur, lui promit la succession du maréchal Régnault d'Angely à la garde impériale, et que l'impératrice Eugénie reçut avec distinction la belle et séduisante madame Bazaine, qu'elle avait jusqu'alors tenue à l'écart. Un brillant punch fut organisé à l'instigation de l'empereur par le général Forey, et les journaux officieux furent invités à se montrer favorables à l'ancien commandant en chef du corps expéditionnaire du Mexique.

En 1870, quinze mois à peine après cette quasi réhabilitation, nous avons eu à quelques jours d'intervalle le glorieux Bazaine et le traître Bazaine. Nous croyons qu'il ne méritait ni cet excès d'honneur ni cette indignité. Comme l'a si justement dit le général Changarnier à la tribune de l'Assemblée nationale: le commandement en chef d'une armée de 170,000 hommes était trop lourd pour Bazaine; son intelligence, pourtant très-nette s'est obscurcie en présence de l'écrasante responsabilité qui lui incombait. Le 12 août 1870, il héritait d'une situation presque désespérée; il n'a pas eu le courage d'en envisager les difficultés en face, il a tenté de les tourner, comme aujourd'hui encore il n'ose pas attaquer le taureau par les cornes.

Après le 4 septembre, quand Bazaine eut reçu communication de la liste des gouvernants de l'Hôtel-de-Ville, il comprit que jamais le haut état-major de son année n'accepterait la domination de ces hommes sans mandat et sans consistance. De plus, il pensait avec tous les militaires que Paris ne tiendrait pas huit jours et que la paix serait signée avant la fin du mois. Son unique préoccupation fut alors de conserver intacte la seule véritable armée qui restât debout après la catastrophe de Sedan. Son tort est d'avoir échoué dans son entreprise et peut-être employé des moyens peu corrects pour la faire réussir. C'est ce que le conseil de guerre nous apprendra sous peu.

En tout cas, je suis convaincu que telle était la pensée du commandant en chef de l'année de Metz, et cette pensée, il ferait bien de l'exprimer franchement devant ses juges. Cela vaudrait mieux que d'épiloguer sur des dépêches et des protocoles. Pour terminer cette notice, j'émettrai humblement cet avis que, si le maréchal Bazaine est coupable du crime dont on l'accuse, il compte à coup sur de nombreux et illustres coopérateurs.