«Henri.»

Cette lettre ne contient, on le voit, que des réponses assez vagues aux griefs les plus exagérés et les moins sérieux dont les tentatives de restauration monarchique puissent être l'objet; elle ne contient aucune déclaration précise sur les véritables difficultés de la situation, telles que la question du drapeau et celle du pacte constitutionnel. Quoi qu'il en soit, il y a un curieux rapprochement à faire entre sa teneur et le texte du discours prononcé il y a quelques jours par M. le duc de Broglie au comice agricole, de Bernay: voici comment s'exprimait l'honorable vice-président du Conseil dans une péroraison où il s'attache, à son tour, à répondre aux insinuations que signale la lettre qu'on vient de lire:

«Enfin, même à l'intérieur, et dans nos discordes civiles, le cultivateur français est le vrai soldat de l'ordre public. Ce modeste cultivateur, maître le plus souvent de son domaine restreint, ne reconnaissant dans l'usage de la propriété, qu'il a payée de ses sueurs, d'autre supérieur que Dieu et la loi, intéressé ainsi plus que personne au maintien de la paix sociale, en est le défenseur né et naturel.

«Je n'ai pas hésité à dire, l'an dernier, dans l'occasion que je rappelais tout à l'heure, que, pour la bonne défense de la société contre les passions qui la menacent dans l'Europe entière, je préférais cette armée de soldats de l'ordre répandue ainsi sur tout le territoire, même à ces grands propriétaires, comme on en voit dans des pays voisins, qui, détenant le sol presque à eux seuls, demeurent isolés au milieu d'une multitude indifférente à la conservation de biens dont elle n'a pas sa part.

«Ce que j'ai dit, je le répète encore; mais laissez-moi y joindre un avis que permettront à une vieille amitié les représentants éclairés de cette classe agricole qui m'entendent.

«Tout cela n'est vrai qu'à une condition: c'est qu'ils sauront résister aux conseils perfides des factions qui s'efforcent de les alarmer sur le maintien de ces droits désormais acquis et inébranlables; c'est qu'ils ne croient pas, comme on s'efforce dans l'ombre de le leur souffler à l'oreille, qu'il y ait quelqu'un en France assez insensé pour rêver de les priver du libre usage de ces droits qu'ils tiennent du labeur de leurs pères et de toute la suite de notre histoire.

«Cela n'est pas, cela ne sera jamais: ces chimères ridicules et ces craintes sans fondement ne sont pas dignes d'arrêter un instant le bon sens pratique et sur de nos cultivateurs normands.

«Ils savent, ils sentent que l'état social de la France moderne, œuvre des siècles, est aussi indestructible que les fondements du sol qui les porte, et qu'on ne peut pas plus s'y attaquer avec succès qu'on ne peut altérer la qualité de l'air que nous respirons. Aucun homme, aucun parti n'y pourrait songer.

«C'est dans l'enceinte, si j'ose ainsi parler, dans les limites de cet état social, dont personne ne peut sortir, que vont se débattre toutes les questions politiques que nous avons à résoudre. Nos populations le savent, et elles attendent avec confiance, sous l'égide du loyal soldat qui nous gouverne, les institutions que leur donnera la décision souveraine de l'Assemblée nationale.»

Quant à la question de savoir comment se posera devant l'Assemblée le projet de restauration et combien de voix il réunirait, on en est plus que jamais réduit aux conjectures, malgré les affirmations des enthousiastes, qui assurent que la majorité est sûre d'elle-même. L'Indépendance belge publiait récemment une statistique des députés disposés à voter en faveur de la monarchie ou de la république et classait, dans ce tableau, parmi les incertains, M. E. Féray, député de Seine-et-Oise. M. E. Féray a tout aussitôt protesté avec énergie en déclarant que son vote restait acquis au maintien de la république conservatrice, comme le seul gouvernement capable, selon lui, de donner à la France la sécurité à l'intérieur, sans inquiéter les puissances étrangères. D'autre part, la communauté d'attitude entre les républicains et le bonapartisme, parait assurée, bien qu'elle ait failli être compromise par une démarche imprudente dont l'éclat à visiblement embarrassé les organes de ce dernier parti. Nous voulons parler de la lettre écrite par le prince Napoléon au rédacteur en chef d'un journal radical, l'Avenir national, en réponse à une sorte de manifeste publié par ce journal et tendant à réunir en un seul faisceau, sous le drapeau tricolore, tous les partis ayant pris leur origine dans la Révolution française, dans le but de s'opposer de concert aux tentatives des royalistes. Le manifeste concluait en offrant au prince Napoléon la direction de cette ligue et était suivi de l'acceptation du prince, formulée en ces termes: