Que disons-nous, le jeu? C'est la friponnerie qu'il faut dire, et nous appelons sur ce point toute l'attention de nos lecteurs, car c'est avec le vif désir de voir disparaître le jeu et les duperies de la Bourse que nous avons publié cette étude.

Le jeu de la Bourse n'est en réalité qu'une duperie. Et pourquoi? Est-ce parce que ces opérations ne reposent que sur la spéculation? Nullement. On spécule sur les alcools, on spécule sur les farines, on spécule sur les cotons, et ces spéculations qui ruinent et enrichissent aussi bien que la hausse et la baisse de la rente, n'ont jamais donné lieu au reproche de friponnerie. La spéculation est le grand moteur des affaires.

Pourquoi donc la Bourse est-elle seule à soulever à bon droit les colères de l'opinion et la réprobation de la conscience publique?

Parce que la loi n'admet que le marché au comptant, et permet au spéculateur de faire du marché à terme, un pari non reconnu par le Code. Or tant que ce marché à terme sera ainsi livré à la merci de la mauvaise foi, tant qu'un fripon pourra recevoir ses bénéfices quand il aura gagné, et refuser de payer, la loi à la main, quand il aura perdu, la Bourse souffrira du triste renom qui s'attache aux maisons de jeu, et la fortune mobilière de la France n'aura pas pour son marché l'autorité morale que donne la sanction invariable de la loi.

Voici, en effet, ce qui se passe tous les jours. Un spéculateur se présente. Il opère à terme, et avant que le compte soit réglé à la liquidation, il est impossible de savoir si l'opération est fictive ou sérieuse! Bien mieux: plus l'opération est forte, c'est-à-dire plus elle engage le client, l'agent de change et le marché, plus aussi cette opération présentera de risques, car l'importance de la vente ou de l'achat est précisément l'argument favori, presque toujours mis en avant, pour établir l'opération comme un pari et pour refuser le payement.

Et voilà plus d'un demi-siècle que la Bourse ouvre ainsi ses portes à la malhonnêteté! Voilà plus d'un demi-siècle que le crédit de l'État roule sur une pareille énormité, et que la friponnerie a ses coudées franches sur un marché qui remue journellement des milliards! Un pari? A la Bourse? Quand il s'agit de la rente? Un pari, quand il s'agit d'actions et d'obligations? La conscience se révolte devant un tel scandale et devant les méfaits sans nombre qu'il peut engendrer.

Voyez jusqu'où peut aller la duperie. Un spéculateur achète 100,000 fr. de rente à terme chez un agent. Mais qui peut savoir si, au moment où il achète ces 100,000 fr. de rente, il ne fait pas la contre-partie chez un autre agent? Et cette double opération commandée en vue de la fraude, qui peut savoir si elle ne se reproduit pas deux fois, trois fois chez d'autres agents?

Vous voyez le résultat, et que de fois n'a-t-on pas eu à le constater? L'opération qui donne un compte créditeur voit arriver le client qui reçoit son argent, tandis que l'opération qui donne un compte débiteur n'obtient de lui qu'un refus, et aux sommations réitérées de l'agent de change, à l'assignation qui le fait paraître devant un tribunal, il invoque la loi et répond tranquillement: J'ai joué! Et le tribunal résilie le marché!

Étonnez-vous donc que l'opinion reste hostile à la Bourse?

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