Nous en dirons autant des faibles efforts des Pères jésuites ou franciscains. Les sauvages du Gran Chaco ont refusé de se soumettre aussi bien à la croix qu'à l'épée.

A quelle cause faut-il attribuer l'abandon de ce singulier territoire? Est-ce un désert stérile comme la majeure partie du pays des Apaches et des Comanches, comme les plaines de Patagonie et les sierras de Arauco?

Est-ce une forêt humide et impénétrable, périodiquement inondée comme la vaste vallée de l'Amazone ou les deltas de l'Orénoque? Rien de tout cela. Le Gran Chaco possède, au contraire, tout ce qu'il faut pour attirer la colonisation: de vastes clairières naturelles couvertes d'une herbe nourrissante; des forêts d'arbres tropicaux où le palmier prédomine; un climat d'une salubrité qui n'a jamais été mise en doute; un sol capable de produire tout ce qui est nécessaire pour les besoins et les agréments de la vie. En résumé, on peut le comparer à un immense, ou à une série de vastes et pittoresques jardins dont la culture aurait été laissée aux seuls soins du Créateur!

Pourquoi n'a-t-il pas été soumis au travail de l'homme?

La réponse est facile: parce que l'homme qui l'habite est un chasseur et non un agriculteur.

Ce pays est resté le domaine de ses propriétaires à peau rouge, seigneurs primitifs de son sol, race d'indiens belliqueux qui, jusqu'à présent, ont défié toutes les tentatives faites pour les rendre esclaves, par le soldat, par le mineur, le missionnaire ou le Mameluco (1).

Note 1: Los Mamelucos de l'Amérique du Sud forment un peuple de races mélangées, portugaise, africaine et indienne, dont le centre, est à San-Paulo, au Brésil. Ils sont les plus féroces chasseurs d'esclaves du continent méridional, et leur histoire est un tissu de cruautés et de meurtres.

Ces sauvages indépendants, montés sur des chevaux infatigables qu'ils dirigent avec une habileté de centaures, parcourent les plaines du Chaco, rapides comme l'oiseau emporté par le vent. Dédaignant les résidences fixes, ils voyagent sur ces plaines verdoyantes et à travers ces bois parfumés, comme l'abeille voltigeant de fleur en fleur, et ils ne plantent leurs lentes que là où le charme de l'endroit les retient. On les appelle sauvages; mais qui n'envierait parfois leur insouciante et poétique existence? Voulez-vous mieux connaître ces peuples?

Alors, suivez-moi et entrons ensemble dans le Gran Chaco.

Une plaine d'un vert d'émeraude s'étend sous un ciel combinant les teintes du saphir et de la turquoise. Malgré leurs nuances vives, l'aspect est monotone: quelques petits nuages blancs épars et le globe d'or du soleil qui brille au zénith tranchent, seuls sur l'uniformité du ciel; et à travers la plaine, l'œil ne se repose que sur quelques bouquets de palmiers, un groupe de rhéas et un couple de grands oiseaux blancs à gorge orange et à crête écarlate, les rois des vautours (2). Mais ces derniers, planant dans les hauteurs de l'éther, appartiennent également à la terre et au ciel.