La rivière arrose, paraît-il, une contrée généralement plate et des savanes couvertes d'herbes et semées de bouquets de palmiers et d'arbres tropicaux; la plaine est dominée par des montagnes isolées ressemblant à de grandes tours. Tantôt le courant coule rapidement entre des rives bien définies, tantôt il s'étend en marécages et en lacunes d'eau salée ou saumâtre, ressemblant par leur étendue à des mers intérieures. Du reste, cette dernière affirmation n'est vraie que dans la saison des inondations.
Quoique l'embouchure connue du Pilcomayo soit presque à portée de canon de la capitale du Paraguay, de la première ville fondée par les Espagnols dans cette partie de l'Amérique du Sud, aucun Paraguayen n'a jamais eu l'idée de la remonter: les habitants d'Asuncion sont aussi ignorants de la région qui les entoure que le jour où Azara fit avancer sa periagua pendant une quarantaine de milles contre son rapide courant.
On n'a jamais fait d'essai de colonisation sur le Pilcomayo, excepté dans la portion tout à fait supérieure de son cours. Dans le Chaco, aucune ville n'a été bâtie par les blancs, aucune église n'a projeté l'ombre de son clocher sur les vagues encore vierges du fleuve.
Et cependant en l'année de Notre-Seigneur 18.., un voyageur remontant cette mystérieuse rivière à une dizaine de milles au-dessus du point atteint par le naturaliste espagnol, aurait pu apercevoir une maison s'élevant sur une des rives et qui n'avait certainement été bâtie que par un homme blanc, ou du moins par une personne initiée aux usages de la civilisation. La maison était simplement en bois avec des murailles de bambous et couverte en feuilles du palmier cuberto (5). Cependant, ses dimensions excédant de beaucoup celles de la hutte d'un Indien Chaco, sa verandah, ombragée par la projection du toit, et surtout les enclos qui l'entouraient, et dont l'un renfermait du bétail, tandis que l'autre était soigneusement planté de maïs, de mauves, de bananiers et de nombre d'autres produits du climat paraguayen, tout dénotait la main d'un homme de race caucasienne.
Note 5: Ainsi nommé de ce que ses rameaux servent à couvrir les maisons.
On se trouvait là en présence non pas d'une simple hutte ou toldo, mais d'une riche estancia (6). L'intérieur de la maison montrait d'une manière encore plus frappante que le propriétaire était un blanc. La plupart des meubles, bien qu'assez grossièrement fabriqués, affectaient cependant les formes données par la civilisation moderne. Des chaises et des tabourets en cana brava ou bambou sud-américain, des lits avec de blancs couvre-pieds, sur le sol des nattes faites de fibres de palmier, quelques dessins exécutés d'après nature, un petit nombre de livres et de cartes, une guitare, indiquaient des usages et une économie domestique inconnue à l'Indien.
Note 6: Toldo Nom donné à la hutte d'un berger et au wigwam de l'Indien Chaco. L'estancia a de plus hautes prétentions; c'est l'analogue de l'hacienda mexicaine et la résidence d'un propriétaire. On désigne souvent aussi sous ce nom l'ensemble de la propriété.
Mayne Reid.
(La suite prochainement.)