Cela dit, il reste tout pensif sur sa selle, puis il observe la plaine comme s'il cherchait à y découvrir quelque chose. Son regard s'est arrêté sur un bouquet d'arbres algarrobas qui croissent à peu de distance. Leurs troncs sont entrelacés par un réseau de plantes parasites et ils apparaissent comme un îlot boisé sur la surface d'une mer d'émeraude immobile.

«Je puis me permettre de me reposer sous leur ombre, reprit-il; j'ai besoin de reprendre des forces, Dieu le sait, pour me donner le courage d'accomplir ma tâche. Pobre senora y los ninos! (Pauvre dame, pauvres enfants!) Quelle terrible nouvelle je leur rapporte. Sangre de Cristo! Pourrai-je jamais les regarder en face!» Cependant, l'autre voyageur ne prononce pas un mot; il semble que rien ne puisse l'éveiller, car son cheval, en tournant subitement dans une autre direction à côté de celui du gaucho, l'a fait vaciller sur sa selle, sans que sa paupière se soit relevée.

Le bouquet d'algarrobas est atteint. Le gaucho prend le parti de mettre pied à terre. Il attache à un arbre son cheval et celui de son compagnon, mais il ne dit pas un mot au cavalier en manteau, toujours immobile sur sa selle, toujours taciturne, et quand il a allumé le feu sur lequel il fait griller quelques bandes de chargui pour son repas de midi, il ne l'invite même pas à partager son déjeuner. Il n'essaye pas de causer avec lui, il le laisse sur sa monture, toujours plongé dans le plus profond des sommeils.

CHAPITRE II

UNE ESTANCIA SOLITAIRE

Trois grandes rivières, le Salado, le Vermejo et le Pilcomayo, arrosent le Gran Chaco. Toutes prennent leur source dans les montagnes des Andes, et après avoir coulé au sud-est dans une direction presque parallèle, elle débouchent à des distances inégales dans le Parana et le Paraguay.

On connaît peu ces cours d'eau; le Salado a été partiellement exploré pendant ces dernières années. Il constitue la frontière méridionale du Chaco, et l'une de ses rives est suivie par quelques voyageurs, mais seulement dans la portion supérieure qui arrose les districts colonisés de Santiago et de Tucuman. Du côté de son embouchure, sa rive méridionale elle-même n'est pas sûre, car les sauvage du Chaco la franchissent souvent dans leurs expéditions pillardes.

On connaît moins le Vermejo que le Salado, et moins encore le Pilcomayo que le Vermejo. L'un et l'autre peuvent être approchés avec sécurité dans leurs eaux supérieures, au milieu de la section inhabitée des États argentins et de la république de Bolivie, mais dès qu'ils entrent dans les solitudes du Chaco, ils sont ignorés de la science du géographe jusqu'au moment où ils se déversent dans le Paraguay. Le Pilcomayo est le plus septentrional et le plus long de ces trois fleuves, son cours depuis sa source jusqu'à son embouchure dépasse mille milles. Il entre dans le Paraguay par un double canal dont la branche septentrionale débouche presque en face de la ville d'Asuncion, tandis que la bouche méridionale est encore inconnue (4).

Note 4: On la dit située à environ vingt milles plus bas, quoique Page, dans son exploration ne l'ait pas découverte. Peut-être le Pilcomayo débouche-t-il dans le Paraguay par un des nombreux riachos qui sillonnent le pays. Il n'y avait alors rien d'étonnant à ce qu'elle ait échappé à l'observation de Page.

Telles sont les données succinctes que l'on possède sur le Pilcomayo, malgré plusieurs tentatives d'exploration faites autrefois par les missionnaires et les mineurs, et de notre temps par une expédition sous le patronage du gouvernement bolivien. Toutes ont échoué et n'ont guère produit que des informations dérivées des Indiens, incomplètes presque toujours.