Un seul, d'ailleurs, le gaucho, semble être en état de parler. Son compagnon, quoique installé solidement sur sa selle, porte la tête d'une façon étrange. On dirait qu'elle tombe plus bas que ses épaules et incline légèrement à droite. Malgré l'ombre projetée par son chapeau, on distingue déjà que ses yeux sont fermés. On ne peut supposer qu'une chose, c'est qu'il est tout au moins endormi.

Cette supposition n'aurait en elle-même rien d'étrange, si elle s'appliquait au gaucho, car ces demi-centaures se donnaient rarement la peine de quitter leur selle pour faire leur sieste. L'autre cavalier, sans être un gaucho, peut encore être un habile écuyer. On monte bien à cheval dans ces parties de l'Amérique du Sud.

Outre son attitude singulière, la nuance de sa peau est remarquable, son teint de blond, rare sous ces climats méridionaux, est d'une pâleur extraordinaire. Ses lèvres elles-mêmes sont complètement décolorées. Éveillé ou endormi, ou aveugle, ce cavalier n'est évidemment pas en bonne santé. Mais il se peut qu'il ne soit qu'endormi, car sa monture s'avance sans qu'il la guide: ses mains pendent le long de son corps, cachées par son manteau, et les rênes reposent, abandonnées, sur la crinière du cheval.

L'animal s'en soucie peu. Il n'a pas besoin de se sentir conduit, et règle son pas sur celui de l'étalon monté par le gaucho. L'un et l'autre s'avancent lentement. Ils semblent comme plongés dans une sorte de léthargie par la brûlante chaleur du soleil dont la hauteur, du reste, leur assure tout le temps qui peut leur être nécessaire pour l'achèvement de leur voyage.

Tout indique qu'ils ne sont pas pressés. Cela résulte des mouvements mêmes du gaucho. En arrivant au centre de la plaine, il arrête brusquement son cheval pour porter vers le zénith un regard plus attentif.

«Nous avons six heures encore devant nous, et dans trois heures, même avec cette allure de tortue, nous atteindrons l'estancia. A quoi bon y arriver avant le coucher du soleil. Pobra senora! Pour ce qu'elle a à voir, il vaut mieux qu'il fasse nuit.»

Bien que ses yeux soient tournés vers lui, ces mots ne s'adressent pas à son immobile compagnon, ont le cheval s'est arrêté en même temps que celui du gaucho. Ce temps d'arrêt n'a pas éveillé son cavalier. Les paroles du gaucho ne sont qu'un monologue prononcé sur un ton lugubre contrastant étrangement avec l'air naturellement gai et épanoui du personnage. Son visage, tout bronzé qu'il est, semble plutôt fait pour la bonne humeur que pour les noires pensées.

«Que faire? continue-t-il en se parlant encore à lui-même. Je vais d'abord, car c'est le plus pressé, me débarrasser de ce poncho qui m'étouffe. Il fait chaud sous ce soleil comme dans une fournaise.»

Il fit passer son manteau par-dessus sa tête et l'étendit en travers sur le pommeau de sa selle; puis, regardant son compagnon, il ajouta:

«Il n'est, hélas! pas besoin de lui ôter le sien. Ce n'est pas la chaleur qui le gênera, bien sûr.»