Les héritiers d'un sénateur, récemment mort, viennent de faire vendre les livres, les estampes, les journaux et les vieux papiers de leur collatéral.

Dans une liasse d'autographes, mise à part, on a trouvé trois lettres intimes de Béranger, trois lettres inédites, bien entendu. Il en est deux sur les trois qui, se rapportant à des affaires de famille, ne seront jamais publiées. L'autre, qui regarde un peu les choses et les hommes du temps, pourrait servir d'annexe à la Correspondance du vieux poète, jadis rassemblée par Perrotin. On y voit, entre autres passages, ce curieux alinéa, arrangé en Confiteor.

«Autrefois, quand j'étais inconnu, je cherchais follement à devenir célèbre. Plus tard, quand j'ai été célèbre, j'ai cherché à redevenir obscur et j'ai été souvent assez heureux pour réussir à l'être.»

Ces cinq ou six lignes éclairent pleinement les dernières années de la vie de ce chansonnier qui ayant pu être tout n'a jamais voulu rien être.

En 1849, un jour, en janvier, Victor Hugo, sortant de l'Institut et se rendant à la Chambre, rencontra Béranger, le long des quais. On s'aborda, on se salua, on se serra les mains.

--D'où venez-vous donc? demanda le chansonnier, qui, n'étant pas de l'Académie, ignorait les jours de séance.

--D'un lieu, répondit le poète des Orientales, où vous auriez du entrer depuis longtemps.

--Et où allez-vous?

--En un lieu d'où vous n'auriez jamais dû sortir.

Béranger sourit, salua son illustre confrère et ne répondit rien.